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Sprinteuse Eurydice [2019]
Résumé Sprinteuse Eurydice est un cas classique de renversement des rapports de prédation. La proie devient prédatrice, chasseur. Il s’agit, comme le signale très justement Grégoire Chamayou dans son enquête sur les chasses à l’homme, d’une aporie, celle d’une réversion simple ou d’un renversement non dialectique du rapport de prédation, « […] Ironie tragique de la proie qui ne s’échappe qu’en devenant ce à quoi elle cherchait d’échapper » Extrait EURYDICE : Orphée ! Orphée tu me dois de l’argent, Quarante-huit heures en travail ! Seule. Quarante-huit heures ! Quarante-huit heures en travail Debout, Accroupie, À quatre pattes, Debout, Couchée, Hurlant dans quarante mètres carrés de bois rond, Quarante-huit heures, non rémunérées, Orphée ! Quarante-huit heures, appelant la mort de tous mes vœux, Quarante-huit heures à me déformer, pour ne pisser que de la bouillie, Du sang entremêlé de selles ! Quarante-huit heures cognant, de toutes mes forces, ma tête contre la baie vitrée, N’y suis-je pas restée ? Celle qui à présent est poursuivie par des chiens, Ne courait-elle pas déjà en enfer ? Tu me dois de l’argent Orphée ! Neuf mois de loyer… Neuf mois du loyer de mon corps, Mon corps porteur du bonheur de ceux À qui le bonheur de se multiplier fut refusé, Neuf mois de loyer ! Orphée, si tu savais ce que j’emporte avec moi dans cette valise ! Si seulement tu le savais ! Sur l’infini blanc, Poursuivie par la meute, Cette meute de dix chiens, Tous pure race, Cette meute que tu as élevée et dressée, Et sur laquelle tu as investi De l’argent pour faire de l’argent, De l’argent qu’on se partagerait, m’as-tu promis, Et que tu as abandonné à son sort, Tout comme tu m’as abandonnée moi, Orphée. Je me retourne, J’exhibe mes crocs, Je charge, J’esquive, J’empêche la formation en cercle de la meute, J’écume, Je feins, Je charge à nouveau, Je me replie, J’évalue les risques, Je progresse vers la masse sombre d’épinettes, Masse qu’avance dans ma direction, s’arrête, puis recule... Je me retourne, Je regarde vers la baie vitrée, J’exhibe pour toi mes crocs, GGGRRRRRR !
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