L’art comme phénomène politique

Je pense beaucoup ces temps-ci au genre de phénomène qu’est l’art. Évidemment, la question me concerne. J’écris du théâtre. Je fais de l’art. Posée autrement, la question devient plutôt comique : quelle est donc cette chose que je fais ?

Une chose est sûre, l’art est politique. J’entends par là qu’il est un phénomène du social. Il habite l’espace commun, et entre donc en dialogue avec ceux qui s’y trouvent (et qu’il rencontre). L’art est influencé par le social et en retour, influence celui-ci. Mais ce n’est pas suffisant pour le décrire. L’art n’est pas le même genre d’objet politique qu’une loi, ou qu’une bombe. La question devient donc celle-ci : Quel genre d’objet politique est l’art ? De quelle manière influence-t-il le social ? Comme je ne pense pas avoir les outils pour répondre de front à cette question, je vais me la poser autrement : Quel genre d’objet politique crois-je faire, quand j’écris du théâtre, et quel genre d’effet social crois-je avoir ?

Quand j’écris du théâtre, mon objectif est de proposer une expérience (offrir quelque chose à vivre). Je me dis d’ailleurs souvent que l’art, c’est un morceau de vie donné à vivre. Cette expérience peut prendre une infinité de formes différentes : expérience troublante, expérience touchante, expérience amusante, etc. Cette expérience peut, au pire, laisser indifférent, au mieux, transfigurer. Mais au final, simplement, faire vivre une expérience.

Dans une certaine mesure, je suis surpris de découvrir cette simplicité à cet endroit. Faire vivre une expérience ? Est-ce que ce n’est pas, quelque part, faire du divertissement ? Fabriquer des objets face auxquels tout le monde est libre de penser ce qu’il veut, permettre une sorte de consommation gratuite, un buffet émotionnel duquel je peux me déresponsabiliser ? Quelle est donc cette « action sociale » que je pose en voulant « faire vivre des expériences » ? Est-ce que je ne devrais pas plutôt chercher à dénoncer les injustices, critiquer le pouvoir en place, proposer des solutions, lutter contre l’ignorance, ouvrir la marche vers un monde meilleur, etc. ? Est-ce que ce ne serait pas une meilleure façon de concevoir le phénomène social qu’est l’art ?

Dans l’absolu, je ne sais pas. Mais a priori, je ne crois pas. Je pense, au contraire, que désirer faire vivre des expériences s’avère politiquement pertinent. Et voici pourquoi : Vouloir proposer des expériences à vivre, c’est considérer que l’art (et le théâtre en ce qui me concerne) n’est pas le lieu de la proposition normative sociale, mais plutôt un lieu spécifique d’expérimentation du social. Ce n’est pas un lieu d’éducation, où des artistes connaissants transmettent des valeurs à un public ignorant. Ce n’est pas le moyen qu’utilisent des citoyens-artistes engagés pour communiquer leurs valeurs à des citoyens-spectateurs en quête de réponses, dans l’espoir de les faire agir différemment dans la société. C’est un lieu où viennent se livrer des singularités. C’est un lieu où le citoyen-spectateur vient mettre à l’épreuve sa sensibilité et son intelligence. C’est un lieu où il vient mettre en jeu ses conceptions, ses jugements, ses expériences, ses connaissances, sa vie. Et ce qui est le plus fascinant, c’est qu’il ne le fait pas pour obtenir quelque chose. Il ne le fait pas pour un diplôme ou pour faire plus d’argent. Il le fait dans une quête de lui-même dans le social.

Et qu’on me comprenne bien : Donner à vivre des expériences n’est pas facile. Si, en tant qu’artiste, je dois m’enorgueillir de quelque chose, ce n’est pas d’être en mesure de critiquer des choses que la majorité de mes concitoyens ne critiquerait pas. C’est plutôt de parvenir à soumettre à mes confrères et consœurs une expérience qui leur permette de s’éprouver eux-mêmes. Parvenir à manipuler, faire croire, faire artifice, devant tous ces regards qui, à chaque seconde, jugent, réfléchissent, comparent, questionnent, voilà qui n’a rien de facile.

Et, pour finir, qu’en est-il des artistes qui souhaitent dénoncer les injustices, critiquer le pouvoir en place, proposer des solutions, lutter contre l’ignorance, ouvrir la marche vers un monde meilleur, etc. ? Eh bien, je ne dirai jamais qu’une pièce qui cherche à dénoncer des injustices n’a pas sa place au théâtre. Mais je dirais plutôt que ce qui fera sa qualité, c’est l’expérience qu’elle donnera à vivre, et non le fait que son message, grâce à sa forme sensible, entraînerait des changements de comportements calculables chez les spectateurs.

PS J’aimerais remercier Emmanuelle Sirois, Alexis Richard et Vanessa Molina qui m’ont grandement aidé à aboutir de cette réflexion.

Etienne Lepage

À propos de Etienne Lepage

Diplômé du programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada, Étienne Lepage est auteur, scénariste et traducteur. Il a écrit, entre autres, ROUGE GUEULE (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2009), mis en scène par Claude Poissant à l’Espace Go en octobre 2009, et KICK, présenté aux Écuries en mars 2010 dans une mise en scène de Michel-Maxime Legault. Sa traduction de BLACKBIRD, de David Harrower, a été présentée au Théâtre Prospero en 2009 dans une mise en scène de Téo Spychalski. Son texte L'ENCLOS DE L'ÉLÉPHANT (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2010) a été présenté en lecture publique par le CEAD lors de la dernière édition de Dramaturgies en dialogues.

12 réponses à L’art comme phénomène politique

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  2. Étienne, j’apprécie beaucoup ta réflexion et l’intelligence de l’approche que tu proposes. Par contre, je suis un peu dérangée par le coté « socialiste » du citoyen-artiste, citoyen-spectateur, confrère, consœur…mais je n’arrive pas à identifier exactement l’irritant. Merci encore pour ce texte d’une grande sensibilité qui m’inspire à pousser ma réflexion plus loin.

  3. Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

    Hm. Tout d’abord, est-ce que les vocables « citoyen », « confrères » et « consœurs » sont des concepts socialistes ? Il me semble que non. Je n’ai pas dit « camarades », qui a tout de même une plus forte connotation. Ceci dit, même en admettant qu’il s’agisse de concepts qui renvoient à des idées socialistes, est-ce qu’il y a un problème ? Est-ce que le socialisme est un irritant ? Tu ne trouves pas que le socialisme, et le communisme, par la même occasion, sont des postures politiques qui valent la peine d’être discutées ? Je trouve, moi, malheureusement, qu’en Amérique du Nord, c’est tout un spectre de la réflexion politique qu’on a tellement dénigré (et pour des raisons fallacieuses) qu’il est difficile d’en parler sans se faire rire au nez… Mais je ne pense pas avoir développé d’idée socialiste dans ce texte. Un citoyen, c’est un membre reconnu d’un État, et un confrère ou une consoeur, c’est quelqu’un qu’on considère venir d’une même origine (politique, religieuse, professionnelle, etc.).

  4. Simon Tremblay-Pepin dit :

    Réflexion d’une grande pertinence et qui, je le soupçonne, émerge de débats nombreux.

    La chose qui me titille, c’est le postulat sous jacent d’un social pacifié. Peut-être à l’inverse du commentaire précédent, je frapperais plus fort sur la question sociale. Est-ce que cette position ne se pose pas dans un lieu en dehors de l’urgence? En dehors de la contrainte imposée par la société (devoir survivre et travailler – pas au sens noble, mais au sens de vendre son énergie à quelqu’un en échange d’argent)? En dehors du contexte social? Un lieu où il est possible de dire: assoyons-nous, prenons le temps. Est-ce que le contexte socio-politique contemporain nous permet de prendre cette distance? Le permet-il à tous? A-t-on le temps?

    En fait, je souhaite que nous ayons le temps, car l’art tel que tu le conçois est celui qui permet justement d’ouvrir la porte à la réflexion, à la pensée. Cependant, alors qu’il faut faire mille choses encore pour que le monde tel qu’il est soit un brin acceptable, peut-on prendre du temps pour l’art?

    J’ai un drôle de feelling M-L en écrivant ça, car ma réponse spontané est: évidemment, car il faut tout faire en même temps et si on remet toujours l’art à demain, on n’en fera jamais ou alors ce sera pour porter le drapeau des causes. Cependant, je me rend compte en vieillissant qu’on a peut-être pas le temps pour tout faire et qu’il faut choisir…

    • Samantha Caron dit :

      A-t-on le temps pour l’art? Votre question me chicotte sérieusement depuis quelques heures. Enfin, il me semble être arrivée il y a quelques minutes à un semblant de réponse (sans doute incomplète, désordonnée et peut-être naïve, je m’en excuse) :

      Même s’ils sont relativement peu nombreux, il y a des gens qui prennent du temps pour l’art. Ce que cette évidence implique, il me semble, c’est que la question « a-t-on le temps pour l’art? » trouve quelque chose comme une esquisse de réponse là-devant, dans la société telle qu’elle se présente à nous. Imaginons-nous, par exemple, que l’on réponde par la négative. « Nous n’avons pas le temps pour l’art! » À moins de contraindre chacun (par des moyens qui resteraient à inventer, voire à souhaiter) à se concentrer sur l’avènement d’un monde meilleur, ou à moins de convaincre chacun en ce sens, il y a et y aura des gens qui font de l’art et d’autres qui en mangent au petit-déjeuner. Pour que la question soit véritablement efficace, j’ai l’impression qu’il faudrait que ce soit la société qui la pose. Mais en écrivant cela, il me semble que l’idée est bizarre. En effet, la société ne pense pas, elle n’est pas dotée de raison, et les individus qui pensent (ou peuvent penser), diffèrent par leurs goûts, leurs habitudes, leurs idées, leurs émotions ; certains sont boulangers, d’autres gens d’affaire, d’autres encore écrivains. De même, s’il y en a sans doute qui ne dorment pas de la nuit, accaparés qu’ils sont par des idées politiques, pour ma part je vis dans une maison où les égocentriques pullulent. Dans l’esprit de ces derniers la question ne se pose même pas, car ils sont persuadés d’avoir tout le temps du monde devant eux (du temps qu’ils ne consacrent pas à l’art, bien au contraire). Aussi, je ne crois pas vivre avec des spécimens rares. — Un chemin sinueux et confus pour dire ceci : il ne me semble pas qu’il soit possible de faire un choix à ce sujet à moins de le faire individuellement, auquel cas il perd de son sens.

      Puisque l’on trouve du temps pour l’art comme on en trouve pour le superbowl, puisque certains sont accrochés à l’art comme à leur propre vie, puisque la variété humaine mérite toujours d’avoir une place, puisque le pouvoir d’en décider n’est détenu pas personne et ne le peut pas ; au moins pour toutes ces raisons, je ne comprends plus la question, je n’en saisis plus le sens. Je tente donc de reformuler pour changer l’angle : « Fait-on bien de consacrer du temps à l’art? » Question difficile que je laisse en suspens pour l’heure tout en me risquant à formuler une réponse sans véritable fondement pour l’instant : « oui ». A priori, je défendrais cette réponse en proposant que je n’arrive pas à détacher humanité et art, qu’une humanité sans art est un gage d’extinction. Mais bon, avec tout ça je ne sais plus trop ce que j’entends par « art »… Une chose semble sûre, une société où il n’y aurait que des artistes ou que des défenseurs de la justice me donne l’intuition d’un terrible cauchemar.

      • Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

        @ Samantha
        Pour ma part, je ne suis pas certain d’être d’accord avec votre vision de la société. J’ai l’impression que vous dites qu’elle est la simple genèse de ce que les humains sont, et qu’on n’y peut rien, qu’elle évolue d’elle-même, dans une sorte d’inconscience collective d’où émergent simplement des tendances plus ou moins fortes. Même si la société est remplie de forces contradictoires, je pense qu’elle est tout de même organisée. Il existe clairement des valeurs, des normes, des croyances et des lois sur la culture, sur l’économie, sur l’éducation, des positions qui influencent et qui sont relayées de diverses manières par les écoles, les médias, les institutions culturelles, etc., jusque dans la vie de chaque individu. Ces valeurs ont des effets visibles, compréhensibles et criticables. C’est vrai que c’est très difficile à faire, mais il n’en tient qu’à nous de s’unir (par la réflexion, par le combat, par l’éducation, par la loi, par la force, n’importe comment) pour s’orienter collectivement. Si la variété humaine est toujours complexe, il revient tout de même à la société de juger de ce qui est désirable ou non. On enferme les criminels (décision sociale d’exclusion), avant on les exécutait en public (ce qui dénotait des valeurs sociales entièrement différentes, avec des conséquences entièrement différentes). Il y a donc des choix à faire face à l’art (faut-il exiger qu’il soit subventionné ? si oui, à quelle hauteur ? quelle part du budget comparativement à la redistribution sociale ? quelle part du budget par rapport à l’armement ?) et face à plein d’autres questions encore (faut-il rendre les universités compétitives ? quelle influence cela a-t-il sur l’éducation ? le capitalisme a-t-il un effet sur la déresponsabilisation ?). Et au final, une question pertinente, il me semble : a-t-on le temps de faire de l’art dans un contexte social d’urgence ?

        • Samantha Caron dit :

          De même qu’elle n’est pas pacifiée, la société peut changer. Je dis simplement que l’alternative « prendre du temps pour l’art / ne pas prendre de temps pour l’art » ne se pose pas vraiment à elle. Je crois que l’art fait partie intégrante de la société (ce que votre deuxième billet tend à soutenir il me semble, car une société sans « travail » a quelque chose d’impensable), je crois qu’une société humaine où l’art n’existerait pas est radicalement impossible. (Imaginons une société sans politique ou sans économie et on commence à voir ce que serait une société sans art.) Des individus peuvent faire le choix de ne pas prendre de temps pour l’art, mais je ne vois pas comment cela pourrait favoriser une société plus juste. Par contre, si ces individus deviennent très nombreux, je vois très bien comment la société pourrait dépérir.

          Cela ne veut pas dire que l’artiste ne doit pas prendre au sérieux ses responsabilités de citoyen. Mais je ne vois pas de lien, ici non plus, entre le fait qu’il soit artiste et cette responsabilité. Je ne suis pas une artiste (ou plutôt peu une artiste, en empruntant votre intéressante distinction au billet suivant) et pourtant la responsabilité citoyenne m’incombe autant qu’à n’importe qui.

          En outre, il ne me semble pas évident non plus que l’art « engagé » favorise davantage la justice qu’un autre art. Les oeuvres qui laissent sur nous leur trace morale se présentent souvent sous une forme étonnante et inattendue. Elles ne sont en rien la chasse gardée de l’art engagé.

          Finalement, s’il est très faux de se figurer une société pacifiée (où les oppositions aux gouvernements et aux entreprises privées ne seraient que des nuisances apolitiques qu’il conviendrait d’extirper à l’instar du médecin qui procède à l’extraction d’une tumeur cancéreuse), nous ne sommes ni en guerre civile ni en guerre totale. Cela implique quand même une certaine marge de manoeuvre.

          (Je vous remercie de tolérer des idées dont je ne saisis pas toutes les conséquences et d’avoir pris le temps de me renvoyer la balle.)

          • Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

            Je ne sais pas si je comprends bien ce que vous dites, et si je m’explique clairement, mais je tente ceci :

            Dire : « Nous n’avons pas le temps pour l’art », ce n’est pas dire que l’art ne vaut rien, ni qu’il faut l’éliminer, ni même qu’il est nuisible. C’est simplement une question de priorité. Le choix de ne pas prendre de temps pour l’art, tel que posé par Simon, m’apparaît directement lié au fait de faire le choix, à la place, de lutter pour une société meilleure. Et je pense que la question se pose pour la société, dans les choix qu’elle doit faire et qu’elle fait à tous les jours. À la question : « Fait-on bien de consacrer du temps à l’art? », la réponse serait alors « Oui, mais on ferait mieux de consacrer plus de temps à la justice sociale ».

            Ensuite, je pense qu’il faut distinguer l’art dans ce qu’il a d’irréductible, l’art que l’on fait sans s’en rendre compte, parfois, ou, par rapport à mon deuxième billet, le travail qui contient toujours une part plus ou moins grande de créativité, et l’institution artistique. L’art irréductible est irréductible. Mais l’institution artistique est réglée par des choix de société, et elle implique beaucoup plus que ce qu’on appelle « art ». Elle implique (je donne quelques exemples d’implications néfastes, mais on peut aussi trouver des implications positives) la fabrication d’un jeu de prestige excluant, elle implique des inégalités sociales autant que genrées, elle participe du renforcement de nos illusions sur nous-mêmes, etc. De ce fait, je pense qu’on ne peut pas dire simplement « Art = Bien ». Et l’institution influence directement non seulement la quantité et la qualité de ce qui est créé, mais influence aussi ce qu’on considère comme de l’art, comment on le fait et pourquoi on le fait, et encore pourquoi on va le voir. On ne naît pas artiste, on le devient, et on ne le devient pas nécessairement parce qu’on fait un travail artistique…

            Je me rends compte que ce que j’écris peut paraître très dépréciatif de l’institution artistique, mais ce n’est pas mon but. Ce que je veux dire, plus simplement, c’est qu’il faut être critique de ce qu’on appelle « art ». Ce n’est pas un phénomène monolithique, clair, idéel et unilatéralement positif. Il y a d’un côté la créativité (le travail artistique), de l’autre, l’émerveillement (l’expérience d’une oeuvre, mais aussi l’expérience d’un couché de soleil, l’expérience de l’amour) et en troisième lieu, l’institution qui fait le lien conscient et explicite entre les deux, avec plus ou moins de succès, plus ou moins de sensibilité, plus ou moins d’efficacité, plus ou moins d’intelligence.

  5. Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

    En fait, Simon, je suis radicalement et douloureusement d’accord avec toi… Ce qui m’a amené à cette réflexion, c’est un débat qui posait la question de l’engagement de l’artiste. Ma position était que l’institution-théâtre dans laquelle je me trouve porte en elle quelque chose d’essentiel et de transcendant, mais que ce quelque chose ne participe pas à la construction d’un monde plus juste. Il est un lieu de privilégiés (donc un lieu « pacifié » dans lequel l’ensemble de la société ne se retrouve pas). La seule position acceptable que je peux assumer pour moi, à la fin, c’est de « tout faire à la fois ». L’artiste DOIT s’engager comme citoyen, ou en tous les cas, ne peut pas dire qu’il est engagé dans la société (entendre, lutter contre les injustices) par son travail d’artiste (à moins, évidemment, qu’il travaille dans une institution artistique qui est radicalement différente de la mienne). Est-ce possible ? Pourrai-je me le permettre ? Aurai-je le temps ? Pour l’instant, j’espère que oui.

  6. Francis Hamel dit :

    Le texte d’Étienne m’a fait beaucoup réfléchir depuis quelques jours, étant moi-même un militant qui a quelque peu déserté la lutte politique pour essayer de devenir éclairagiste, ces enjeux m’interpellent beaucoup.

    Je suis d’accord lorsque tu dis que l’artiste n’a pas un rôle de moralisation ou que la qualité d’une œuvre engagée ne se mesure pas en fonction de son utilité propagandiste. Ceci étant dis, je crois que le travail d’artiste demeure un travail engagé.

    Je m’explique, se questionner sur l’influence ou l’utilité sociale d’une oeuvre en abordant la problématique sous l’angle de l’expérience des spectateur, n’est peut-être pas la voie la plus intéressante. L’expérience du spectateur est multiple et varié. Pour une même oeuvre, les expériences sont étonnamment variés. Untel s’ennuiera, l’autre criera au génie, l’autre encore peut s’endormir, le quatrième ne se rappellera que des costumes ou du beau visage de son comédien préféré. Peu s’en faut alors pour effectivement tomber dans un relativisme déprimant où l’oeuvre d’art deviens effectivement un buffet chinois ou chacun viens piger ce qu’il veux.

    Même si l’expérience est multiple, l’oeuvre d’art est unique. Lorsqu’elle est réussie, lorsqu’elle a une cohérence interne, une rationalité propre, une sensibilité spécifique, l’oeuvre d’art créé son propre univers. L’oeuvre d’art porte donc en elle son propre monde qui est aussi une vision du monde réel. L’art dit commercial, est cet art qui ne projette jamais autre chose que cette même vision du monde débilitante, avec ses gentils et ses méchants, avec un social pacifié et des happy end à n’en plus finir. Pour vouloir changer le monde, encore faut-il être capable d’imaginer autre chose que notre quotidien. En ce sens, n’importe quelle oeuvre d’art qui permet à l’imagination d’entrevoir une humanité qui n’est pas celle de notre quotidien, est une oeuvre d’art qui permet de lutter contre l’idée répandue que les choses sont ainsi et qu’il ne peut en être autrement. Lorsqu’on s’amuse à voir l’utilité sociale d’un oeuvre d’art sous cet angle on se découvre plein de nouveaux camarades de luttes: de Proust à Dante en passant par Shakespeare et Sophocle. Bien évidemment, l’univers que porte une oeuvre d’art est fictif et éphémère, mais l’élargissement de l’expérience et de la connaissance (qui peux se faire à travers les arts mais qui peux se réaliser autrement) est, à mon sens, une lutte pertinente et quotidienne de préservation d’une humanité qui peine dans une société de plus en plus atomisé et automate.

    Pour faire la révolution, pour changer le monde, pour mener la lutte sociale, encore faut-il être des citoyens qui appartiennent à une société. Pour répondre à ta question Simon, si nous n’avons plus le temps pour faire de l’art,c’est que nous en sommes rendu à voir se restreindre l’horizon.

    • Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

      Si je comprends bien ce que tu dis, c’est qu’une oeuvre puissante et bien faite peut avoir l’utilité sociale de montrer des choses nouvelles, ce qui est précieux et salutaire. Si c’est bien ça, je suis entièrement d’accord avec toi. J’ai parlé de proposer des expériences, je n’ai pas encore parlé du genre d’expérience que j’essaie de proposer. Je ne propose pas n’importe quelle expérience, juste parce que c’est en soi suffisant, autrement, je pourrais faire n’importe quoi. Mais mon soucis premier, dans ce billet, c’était avant tout de ne pas séparer mon travail du divertissement, justement, et montrer qu’il est dans la même famille. Seulement, je crois que l’art peut constituer des expériences plus que simplement divetissantes, des expériences qui changent la vie. Jusqu’ici, je crois que nous sommes donc plutôt d’accord.
      Mais je voulais aussi éloigner mon travail de l’engagement social, parce que je crois que les artistes sont trop prompts à se dire engagés. Et en ce sens, je crois que nous n’utilisons pas le mot « engagement » de la même manière. L’ouverture d’esprit vers le nouveau, c’est bien, mais pouvons-nous aider une mère monoparentale sans emploi en lui ouvrant l’esprit ? L’art est essentiel, je suis d’accord avec toi, et c’est de cette manière que je veux en faire, mais il ne s’attaque pas de front aux injustices sociales. Et il ne faut pas oublier non plus la réalité sociologique des phénomènes artistiques : Qui va expérimenter de l’art ? Qui le fait ? En général, c’est un milieu privilégié. Les privilégiés ont besoin d’art, mais les injustices sociales ont besoin… de justice. Pour l’instant, j’ai l’espoir que l’on peut mener les deux combats en même temps (justice et émancipation), en s’engageant comme citoyens, mais je reste très inconfortable quand on prétend mener les deux d’un coup… Voilà, c’est bien dit, ça. Je crois qu’il y a deux luttes, et pas une seule.

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