Qu’est-ce que l’art ?

Dans le dernier billet, je parlais d’art en tant que phénomène social, et je le définissais comme une expérience donnée à vivre. Mais il faut avouer que cette définition est assez floue. Comment y distinguer l’art des autres expériences données à vivre ? Implique-t-elle qu’une mère qui envoie ses enfants à la Ronde pour leur faire vivre une expérience est en train de faire de l’art ? Et la notion d’expérience elle-même, au final, que désigne-t-elle de spécifique ? Est-ce que la vie au grand complet n’est pas constituée d’une myriade d’expériences potentielles ? Est-ce qu’un aventurier qui prend la mer ne s’embarque pas dans une expérience qui va, au pire, le laisser indifférent, au mieux, le transfigurer ? Au final, mon dernier billet laissait en plan une question fort épineuse : Qu’est-ce que l’art ?

Tout d’abord, rappelons-nous que les philosophes se cassent les dents sur la question depuis des millénaires, et que ce que je vais proposer ici n’est qu’une tentative bien humble de déblayer quelques pans de la question.

A priori, il m’apparaît juste de dire que l’art est le fruit d’un travail. L’art est une production. C’est sans doute ce qui le distingue des autres réalités que l’on peut expérimenter, comme une aventure en mer. Mais si l’art est une production, qu’est-ce qui la distingue des autres formes de productions ? Attention, je me lance…

Ce qui rend un travail artistique, c’est la liberté. Ah bon ? Oui. Donnez-moi le bénéfice du doute, et suivez-moi quelques instants. Ce que j’entends par liberté, c’est simplement l’inverse de la détermination. Un travail peut avoir des objectifs plus ou moins déterminés, des moyens plus ou moins déterminés, des manières d’atteindre ses fins plus ou moins déterminées, une place accordée au hasard dans le processus plus ou moins déterminée, etc. Au final, plus un travail est déterminé, moins il est artistique. Moins il est déterminé (donc, plus il est « libre »), plus il est artistique.

Cette manière de concevoir le travail artistique est assez intéressante, je trouve, parce que plutôt que de tracer une limite radicale entre « art » et « non-art », elle crée un continuum, sur lequel peuvent être placés tous les types de travail, du moins artistique (faire toujours le même geste dans une usine de boulons) au plus artistique (inventer le premier boulon, pour le fun). D’une certaine manière, cette définition dit que rien n’est jamais totalement artistique, et qu’il existe toujours un peu de créativité dans chaque chose que l’on fait. Aussi, cette définition implique que ce que l’on appelle art, en général, peut parfois être le fruit d’un travail moins artistique qu’on pourrait croire. On n’a qu’à penser à la manière dont l’art a été soumis, à travers l’histoire, à toutes sortes d’impératifs et de codes esthétiques contraignants, et aujourd’hui encore. Et quand je regarde mon propre travail, je réalise soudainement ce qu’il peut avoir de non artistique. S’il est vrai que je crée des histoires dont le but est incertain, avec des moyens incertains, je dois reconnaître à quel point mon travail est également déterminé, entre autres par les codes du théâtre, les conventions du théâtre et les structures de production du théâtre.

Ah bon ? Mais est-ce que je ne devrais pas pleurer de tristesse devant ce constat ? Est-ce qu’il ne faudrait pas tout faire pour être le plus libre possible dans son travail ? Eh bien, pour ma part, je ne crois pas. En réalité, ce que cette définition de l’art me fait réaliser, c’est qu’un travail très artistique n’a pas en soi plus de valeur qu’un travail moins artistique. Un travail plus artistique est simplement… plus artistique. Mais, de mon point de vue, je ne verrais pas l’intérêt à faire un travail hyper-artistique qui ne toucherait pas les gens. Et je reviens ici sur mon premier billet : Je conçois mon travail d’écrivain (un travail reconnu comme artistique, mais qui ne l’est peut-être pas toujours autant qu’on le pense) comme la fabrication d’expérience à faire vivre aux autres. Dit autrement, je ne me soucis pas que d’être artistique, mais je m’intéresse à la manière dont sera reçu mon travail. Pour ce faire, j’accepte de participer à un certain nombre de conventions sur l’art, qui me donnent des moyens efficaces d’arriver à mes fins.

Pfiou…

Je constate qu’il y aurait un million de choses à dire à partir de cette définition de l’art. Je m’arrête ici, j’y reviens très bientôt.

Étienne

PS J’aimerais remercier encore une fois Alexis, Vanessa et Abel, à qui je dois l’essentiel de cette réflexion.

Etienne Lepage

À propos de Etienne Lepage

Diplômé du programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada, Étienne Lepage est auteur, scénariste et traducteur. Il a écrit, entre autres, ROUGE GUEULE (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2009), mis en scène par Claude Poissant à l’Espace Go en octobre 2009, et KICK, présenté aux Écuries en mars 2010 dans une mise en scène de Michel-Maxime Legault. Sa traduction de BLACKBIRD, de David Harrower, a été présentée au Théâtre Prospero en 2009 dans une mise en scène de Téo Spychalski. Son texte L'ENCLOS DE L'ÉLÉPHANT (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2010) a été présenté en lecture publique par le CEAD lors de la dernière édition de Dramaturgies en dialogues.

2 réponses à Qu’est-ce que l’art ?

  1. Drahcir Sixela dit :

    À mon sens, la liberté est en effet l’inverse de la détermination, mais un « inverse » en particulier et non tous les « inverses » en général. Ce qui est libre est en fait déterminé, mais par soi. C’est dire qu’un sujet ou un objet est libre dans la mesure où il est autodéterminé. En l’occurrence, le travail libre (donc artistique) est celui qui se détermine lui-même plutôt que par la conjoncture économique, la situation politique, le monde du théâtre institué et ses manières, etc.

    Par ailleurs, la posture morale que vous présentez en fin de billet est fort intéressante. Il y a quelque chose comme un raffinement de la liberté dans le geste qui consiste à s’approprier les contraintes du travail artistique. Mettre une détermination au service de son art (plutôt qu’être accablé par elle), c’est renverser la servitude – être servile « pour soi » comme dirait le philosophe. Sauf à user de cette maxime pour se complaire dans la paresse et la mollesse, il faut y voir, je crois, une sorte de dépassement de l’alternative liberté/détermination.

  2. Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

    Monsieur Sixela,

    Votre précision sur l’opposition liberté/détermination (qui évite d’en faire une dichotomie excluante) est judicieuse. En vérité, je suis encore chancelant avec cette opposition théorique qui m’a été proposée par un ami. Il apparaît rapidement que le concept de « détermination » renvoit à une problématique métaphysique (est-ce que l’Être est liberté et/ou détermination et/ou quoi ?) que je n’ai pas encore eu le temps d’explorer avec satisfaction. Je me suis plutôt intéressé, pour l’instant, aux implications que cette conception de l’art a sur nos croyances sociales envers le phénomène. Ceci dit, je garde précieusement votre commentaire, qui me semble fournir une clé pour éviter d’avoir recours à la foi ou à l’opinion trop rapidement sur cette question. Merci beaucoup.

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