Plume au vent # 3

Mes valises sont déjà faites. Des paperasses de pub sont encore éparpillées sur la table dans un beau désordre ; les gens n’aiment pas recevoir ces papiers toujours trop nombreux. Ils ne sont pas sûrs d’avoir envie de les lire. Cela n’empêche pas qu’ils les reçoivent, toujours, et qu’ils s’empilent au fur et à mesure chez eux ou devant leurs portes. Quand même, il y a le recyclage. J’engouffre tout dans un grand sachet plastique que je vais déposer dehors pour ramassage. Une bonne pile, quand même ! Bref, j’en ai pris de tout de ce qui était papier durant mes premiers vingt jours à l’air québécois, et surtout, ce qui est papier gratuit permettant de découvrir tissée-cachée derrière mots et photographies cette ville, et m’aviser de ce qui se passe dans le temps qui passe. Il fait froid, le temps s’est vite écoulé. Trois semaines denses, de vie nouvelle. Demain : fin de séjour.

Ce soir, j’aimerais rester seul. Mais c’est pratiquement impossible. J’entends souvent dire qu’on est toujours seul, que des gens vivent tous les jours ce qu’ils appellent la solitude dans la foule. On ne peut plus jamais être seul, mais seul avec. La solitude (absolue) est un état d’âme et un fantasme romantiques ; même quand on est seul, on peut ne pas l’être en invitant d’autres ombres à venir avec nous, nous accompagner. Je voudrais être seul. C’est devenu techniquement et durement impossible. On ne peut plus rester seul même lorsqu’on le voudrait. J’ai des kilomètres de retard sur la Littérature. Elle va vite et je n’ai pas été à l’heure. Tant de titres qui me plaisent et que je traine avec moi, tant de nouveaux titres qui viennent étirer le faite de la montagne d’auteurs dans mon sac. J’ai mis tous les auteurs qui m’accompagnent dans un sac. Ces derniers se livrent tout le temps un combat sourd et assez facile ; ils se débattent pour être lu, pour être usé. «  Est-ce que tu vas finir par me lire, ou quoi ?  » Un livre n’a pas la vocation de rester neuf, ni son auteur. Comme le livre qu’il écrit, ce dernier se doit d’être usé par le réel, par lui-même, sera usé par l’horizon littéraire, par les auteurs avant lui, par l’imaginaire et plus spécifiquement par les mots. Il s’en réjouira sûrement, il s’en gavera inévitablement, c’est sa source d’équilibre, d’énergie. C’est cette usure qui le grandit et du coup, fait et fera grandir le semblable qui l’use en retour. J’ai plein d’auteurs à user, ils me regardent, puis se regardent, perplexes. Mais pourquoi écrit-on tous ces livres ? Ce soir, pour laisser les auteurs tranquilles, j’ai mis les livres que je trimballe avec moi, dans un grand sac et d’autres dans des sachets plastiques. Les livres, comme beaucoup d’autres choses comestibles ou vouées à l’usure, respirent mal dans des sachets plastiques. Ils voudraient rester à l’air libre et sec de mon studio pour agresser les regards de tout venant, moi. Mais j’aurai raison de vous ce soir, loin de mes yeux, donc loin de moi. Malgré cela, je ne serai pas seul, puisque…l’idée de ces livres serrés, entassés dans les sachets plastiques m’accompagne, tantôt comme un brin d’identité, effluve de soi, tantôt comme un déni de peau, de soi. Je pense à eux comme on pense à une personne inconnue, nouvellement rencontrée, et dont on se demande si on n’est pas en train de basculer en amour. Envie d’user du monde, de la vie.

On frappe à la porte de mon studio, sur laquelle, j’ai posté la phrase : ne pas déranger, l’artiste-résident fait l’amour et c’est pour son et votre plus grand bien. Je vais ouvrir : c’est mon ami comédien et sa blonde avec quelques bouteilles de Belle Gueule pour écorcher la soirée. Je suis bien content. Parti le lendemain, j’oublie d’enlever la note sur la porte.

Duckens Charitable,

Montréal, 30.11.10

Duckens Charitable

À propos de Duckens Charitable

Duckens Charitable est un comédien, poète et auteur de Carrefour, en Haïti. Son premier texte de théâtre, "Acte de citoyenneté absolue, a été finaliste du concours d'écriture théâtrale de ETC_Caraïbe et a été présenté au Martin E. Segal Theatre Centre à New York en juin 2010. Il est reçu en résidence en novembre 2010 au CEAD dans le cadre d'un échange avec ETC_Caraïbe, échange soutenu par le Centre de la Francophonie des Amériques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>