FILIATION 4

Je suis une traîtresse. Je l’ai toujours été. Est-ce le fait d’être née pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec moi? Il se peut. Nos origines, qui devraient s’éloigner avec le temps, restent collées à nos semelles. On a beau croire au changement, certaines choses sont inéluctables.

Les raisons de faire un enfant dans les années 50 étaient multiples : combler un vide, lier des gens qui n’ont rien à voir l’un par rapport à l’autre ou se conformer à la société. Dans les années 50, les couples qui n’avaient pas d’enfants étaient qualifiés d’égoïstes ou de libidineux. On désirait rarement un enfant. On désirait légitimer une situation, faire taire les soupçons du voisinage ou trouver une autre raison au mariage que l’amour, quand l’amour n’avait pas tenu le coup.

Très tôt dans ma petite enfance, j’ai eu cette croyance profonde que, du temps de ma gestation, je m’étais formée à côté d’un autre. Où avais-je entendu cette histoire de jumeau qui avait dû déclencher cette révélation, je ne me m’en souviens pas. N’empêche que j’ai eu la conviction très profonde que j’avais eu un jumeau qui m’avait quitté au moment de ma naissance. Ce jumeau, c’était un petit cheval ailé. Est-ce cette croyance qui a créé dans mon esprit cette équation : filiation rime avec rupture? Par la suite, dans ma vie, les deux mots ne se sont jamais vraiment éloignés l’un de l’autre. Mes alliances se sont bâties à force de ruptures et de trahisons, d’infidélités et de reniements.

Du plus loin que je me souvienne, je suis une traîtresse et une infidèle. À 6 ans, mon amie Monique m’est « utile » quand je m’ennuie durant le week-end. À l’école, je la renie totalement puisqu’elle n’embarque dans aucun mauvais coup. Je ferai pareil avec mon frère que je n’arrête pas de serrer dans mes bras à la maison. À l’école, je l’ignore, ce peureux qui est poche au ballon chasseur. À l’école, je m’intéresse à tout ce qui est interdit; à tout ce qu’on peut faire sans se faire attraper. Berner l’autorité est ma première activité sociale.

À mon école primaire, il y avait trois Lise Vaillancourt. C’était quand même exceptionnel. Je ne me suis jamais retrouvée depuis lors avec une autre Lise Vaillancourt dans un même espace. À l’école primaire, ma préoccupation principale était de «faire des mauvais coups» et de m’arranger pour que ça passe sur le dos des deux autres. J’étais la plus jeune des trois – les autres étaient en 4ème et en 7ème année – et qui plus est, j’étais la plus petite de ma classe. Malgré ma propension à me cacher derrière les grands, je me suis quand même retrouvée deux fois dans le bureau du directeur. Quand il m’a demandé si c’était moi qui avais lancé une boule de neige dans l’oreille d’une grande de 6ème ou une autre fois, si c’était moi qui avais balancé l’infirme de la classe de 3ème dans la rivière gelée et que j’avais répondu non sans rien rajouter, j’avais bien vu dans son regard ombragé par d’énormes sourcils broussailleux qu’il ne pouvait effectivement croire qu’une si frêle enfant puisse être partie prenante de pareils méfaits. Il ne se pouvait pas non plus que j’aie fait partie du groupe qui avait lancé des roches dans sa fenêtre jusqu’à briser un carreau. À ma première année d’école, j’ai vraiment eu un faible pour tout ce qui était interdit. Pas tellement à cause de l’excitation que ça provoquait, comme pour le grand frère de mon amie Diane, ou à cause de la fierté qu’on ressentait à berner la direction, mais bien parce que j’avais l’impression de faire ma vie pour la première fois et de choisir mes relations. J’avais un attachement particulier pour les révoltés et les orphelins, les rejetés en somme.

J’avais du respect pour ceux et celles qui vivaient l’opprobre et gardaient quand même la tête haute. J’aimais leur fierté de hors-la-loi. Je ne pouvais pas dire que c’étaient mes amis. Il n’y a pas d’amitié possible dans toute cette misère affective. Mais j’avais un faible pour eux et elles, les dur-e-s parce que j’apprenais beaucoup plus de choses qu’avec les aimés et les choyés: la témérité, la prise de risque, les histoires tabous dévoilées par petits bouts d’enfants battus ou abusés sexuellement. Je me tenais avec les plus tough parce qu’ils me protégeaient étant donné que j’étais la plus petite et parce que j’apprenais aussi comment me défendre. Avec eux et elles, je posais des gestes qui comportent des risques : j’expérimentais le danger un peu, beaucoup, passionnément. Ce qui m’intéressait, c’était de devenir une révoltée invisible, une hors-la-loi non identifiable, quelqu’un qu’on ne pourrait jamais repérer, le masque : être quelqu’un d’autre que moi, camoufler mon identité; être la petite fille sage à la maison et la fille masquée à l’école. Mes modèles étaient Batman, Zorro, l’homme araignée. Tous des hommes. Les règles me faisaient bailler, la bienséance me paraissait une évidente hypocrisie – c’était quoi cette idée de prendre sa fourchette de la main gauche quand on finissait toujours par manger avec la main droite ? Je chantais à pleins poumons « la police pas de cuisses numéro 36 a perdu ses cuisses sur la rue Saint-Maurice » et je riais des gens irréprochables-mon-oeil. Sur ma photo de classe de première année, tous les élèves sont photographiés avec les mains bien à plat sur le pupitre tel que le prof nous l’avait demandé. Trois élèves seulement ont les mains sous le bureau, mes complices de gang qui sont assises à la dernière rangée évidemment et moi, assise au premier rang.

Rupture, révolte, très jeune, j’ai carburé à ça. J’avais besoin de ça comme d’une nécessité pour calmer quelque chose en moi qui ne se calmait pas : le besoin de beauté. C’était un manque violent, un besoin réel. La garnotte à la grandeur de la cour d’école sans arbre ni verdure, les murs de brique beige, les fenêtres grillagées, les portes de métal couleur charbon, la haute clôture Frost, les fausses pierres des murs de la classe peinturés blanc cassé, nos petits pupitres grafignés, notre odeur d’enfants sales, les nez qui saignent, celui qu’on enferme dans l’armoire du couloir parce qu’il a pissé dans son pantalon de toile, enfermé là pour qu’il sente sa propre pisse… On pense que les enfants ne sont pas sensibles à la beauté. Archi-faux! De 5 ans à 17 ans, j’ai vécu dans cette banlieue abandonnée des dieux où la petite-bourgeoisie était persuadée que la crasse est quelque chose qui se cache dans les plis du cou de naissance et n’a rien à voir avec se laver ou pas; « t’es pauvre, t’es sale ! », « t’es à l’aise, t’es propre ! », « t’es riche, t’es beau ! ». Rupture avec tout ça. Rupture avec les dieux.

Oh! bien sûr qu’un moment, j’ai souhaité des alliances et je me suis arrangée pour aller les chercher. Dans les moments où je m’assoyais à côté de mon grand-père qui me gardait durant les vacances d’été, j’écrivais tous les matins en continu de gauche à droite et de droite à gauche pendant qu’il rédigeait sa chronique quotidienne dans son journal. J’ai créé aussi une alliance avec ma grand-mère Jeanne qui, elle, m’amenait tous les dimanches à l’église sur la réserve d’Odanak. C’est grâce à elle que je vais développer une sensibilité à la chose spirituelle. Dans cette église remplie d’Abénakis où nous étions les deux seules « peaux-blanches », je pourrai me recueillir sur mon cheval jumeau; l’imaginer dans l’espace, le voir vivre dans le cosmos, m’amuser à le voir voler.

Des petits moments comme ça qui sont devenus éternels et qui ont fait de moi une fictionnaire (quel vilain mot !), à croire que des histoires existent plus que nous et qu’aujourd’hui, en écrivant ces mots, mais ce n’est plus du boustrophédon, je sauve toujours un peu plus de vérité, un peu plus d’écriture dans toute cette désécriture qui menace. Et pourriez-vous me croire: qu’il me reste cette certitude qu’un jour, je retrouverai par le plus singulier des hasards mon jumeau? Cette croyance comme une promesse.

Une réponse à FILIATION 4

  1. Merci Lise pour ce texte très touchant. D’où vient-on et comment est né ce désir d’écrire, quel est l’événement fondateur, de quel vide l’écriture est-elle issue? Des questions fondamentales et surtout inspirantes…

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