FILIATION 3 – MARCHESSAULT

Je reviens au concept de mère artistique. La question de Marie-Claude Verdier continue de me hanter: « Quelle est ma filiation au féminin? Moi qui ai fréquenté de près le Théâtre Expérimental des femmes, pourquoi je ne trouve pas ma filiation naturelle à travers toutes ces artisanes du théâtre mais aussi ces poètes, écrivaines et performeuses que j’ai croisées dans les années 80 ?
J’arrive à Montréal en 1979, le coeur fracassé. Quelques mois auparavant, on a pris deux heures pour retirer d’une Honda défoncée par une longue voiture américaine blanche, mon chum et son ami qui conduisait, morts tous les deux sous le coup de l’impact . Mon coeur est resté coincé dans la tôle.
Je m’installe dans le quartier latin, stone de douleur. Je trouve un appartement coin Drolet et Duluth, devant l’ancien et illustre Café des magiciens et je deviens membre de la coopérative d’alimentation de mon quartier. Le mouvement féministe est à son apogée. Il a une portée à la fois locale et internationale et se superpose au mouvement nationaliste. Le soir, je me tiens dans plusieurs lieux de l’underground; j’y vois notamment des performances de Geneviève Letarte et des concerts de Wonder Brass. C’est dans cette période que je me lie d’amitié avec la romancière et auteure du poème sonore Ma dactylo va taper, Pauline Harvey. L’effervescence est autant artistique que politique. La grande papesse du féminisme, Nicole Brossard, les sympathiques journalistes de la Vie en Rose et les divas telles Pol Pelletier fréquentent avec force et pancartes les militantes et les lesbiennes radicales qui, elles, croient que toutes les femmes hétéros sont des lesbiennes qui s’ignorent. Durant ce temps, les femmes hétéros comme moi développent des amitiés amoureuses avec les femmes et vivent ainsi une sorte de libération sexuelle au féminin, comme une suite à la libération sexuelle des années peace’n'love. Même mon chum de l’époque se dit lesbien.
Un soir, je vois Vaches de nuit de Marchessault, performée par Pol Pelletier. C’est le choc. Le texte met en scène des sujets qui ont les proportions des héros de l’épopée; ces deux vaches qui parcourent la voie lactée sont du même ordre que les dragons chevelus ou autres personnages épiques des grands récits fondateurs. Vaches de nuit m’apparaît comme une révolution scénique autant au niveau de la forme que du fond. La scène devient un espace cosmique. Le texte est aussi libre que le poème. Vaches de nuit conduit à la transe. On le voit bien dans le corps de l’actrice qui reprendra d’ailleurs ce texte très souvent par la suite à la manière d’un grand manifeste de la célébration.
Un an plus tard, j’assiste à l’inégalable La terre est trop courte, Violette Leduc. Avec cette pièce puis ensuite, Le grand voyage d’Émily Carr, je me rends compte que la dramaturgie et l’œuvre entière de Marchessault dévergonde l’Histoire avec un grand H en déterrant l’histoire des femmes. Avant Marchessault, l’Histoire officielle est étriquée. Des pans entiers de l’humanité sont tombés dans l’oubli. L’Histoire officielle est l’orgueil d’une nation et nation rime avec « grands hommes ». Marchessault va agir sur la pauvreté de son époque et redonner de la richesse à l’époque même. Elle enrichit les hommes et les femmes d’un pan occulté de l’Histoire; celle de la moitié de l’humanité, et la ressuscite. Marchessault m’apparaît dès la première fréquentation de son œuvre une artiste capitale. Son parcours artistique mène de sa quête de l’Amérique à une grande quête spirituelle. Elle est, à mes yeux, la figure de la quête impossible qui se fait contre vents et marées, guerres et autodestruction. Elle me montre quelque chose qui échappe aux actualités : la résurrection. Pour une « no future » comme moi, c’est capital.
Marchessault a-t-elle été pour autant une mère artistique? Marchessault est le courant de fond d’une rivière; ce courant qui use les pierres, donne sa véritable direction au cours d’eau, lui donne sa forme. Marchessault est une inspiratrice en ce sens que sa quête ne peut être détournée par des courants de surface. C’est sa plus grande contribution aux auteurs qui prennent la peine de se tourner vers son œuvre. Marchessault n’est pas une mère artistique. Marchessault, c’est une rivière. À suivre!

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