LES HOMMES DE MON ENFANCE

Le Dr Ferron a été mon médecin de l’âge de 6 ans à l’âge de 18 ans. Je me suis rendue compte en écrivant un papier sur lui pour le Cabaret pas tranquille l’hiver dernier, qu’il avait eu une importance capitale dans ma vie; il faisait partie de ces intellectuels dans mon enfance qui, avec mon grand-père paternel et mon oncle l’abbé, retenaient mon attention. Les trois écrivaient. Mon grand-père, instituteur durant 35 ans, a tenu un journal toute sa vie. Mon oncle l’abbé qui était un outsider de la prêtrise, consignait des notes de lectures et de voyages. Et le Dr Ferron bien sûr publiait ses contes, ses romans et ses innombrables lettres aux journaux. Cette façon qu’ils avaient d’être au monde me séduisait; leur coup de gueule, leur trait d’esprit et leur prise de parole. Petite, c’était eux que j’imitais. J’avais l’impression que penser rendait pacifique et élégant, donnait de la force car ces trois hommes m’apparaissaient aussi solides et forts que Louis Cyr. C’est par la parole qu’ils se tenaient debout. Leur propension à méditer, à lire, à commenter, à s’indigner étaient leur pain quotidien. Je n’ai jamais entendu un des trois parler du passé plus que trois secondes. Ils étaient tous trois bien campés dans le présent.; mon grand père toujours aussi follement amoureux de ma grand-mère commentait à voix haute l’éditorial du Devoir au quotidien, mon oncle l’abbé trouvait toujours à s’indigner de la marche du monde et le Dr Ferron était en action constante autant comme médecin que comme écrivain. Leur colère me rassurait. Il était possible d’exister à la hauteur du monde que nous désirions. Je suis née dans un contexte familial où j’ai souffert d’insécurité en constatant très tôt dans ma vie, que la parole servait à rompre les liens, à couper les ponts, à créer de la confusion et à nous dire impuissants face au monde. C’est ce sentiment d’insécurité qui m’a fait me tourner vers ces trois hommes, mais je crois aussi que ce qu’ils étaient rejoignaient ma véritable nature. Enfant, j’étais méditative et foncièrement ludique. Ces deux aspects qui me caractérisaient m’ont suivie jusqu’à aujourd’hui. En fait, il n’y a eu d’influence que parce qu’il y a eu de l’humanité, de l’affection, de la sollicitude, parce qu’ils mettaient en compte l’entièreté d’une pensée, d’une préoccupation ou d’une émotion à mon égard. Ceci a fait en sorte de renforcer mon identité. Sans vison de soi, impossible de tenir le cap, de savoir où l’on va. J’ai eu la chance de côtoyer ces trois hommes dans mon enfance. Ils exigeaient un certain maintien de l’esprit, de la tenue dans l’idée exprimée, de la continuité. Surtout, ils ne laissaient pas tomber l’essentiel. Il s’agissait en réfléchissant de s’entraîner. Pour mon grand-père notamment qui pratiquait la pensée « joyeuse », ça demandait autant de discipline que pour l’athlète olympique. Ce ne peut être autre chose si l’on considère que la pensée est un élément en mouvement. La pensée, si on ne l’entretient pas, peut mourir, s’éteindre et par là même notre esprit être détourné vers la consommation. La consommation, c’est le désir détourné, disait mon oncle l’abbé. Les 3 hommes de mon enfance à travers leur pensée exprimaient en fait leur désir. Les 3 hommes de mon enfance me montraient en quoi une idée est forte dans la mesure où elle est connectée au désir. Le désir qui, pour moi, est devenu l’instinct de l’éblouissement.
Ces hommes n’ont jamais su ce que je suis devenue. Ces hommes, qui ont eu de l’importance pour moi, ne l’ont jamais su. Mais ils m’ont permis de ne pas oublier qui je suis. Ces hommes ont fait partie de mon enfance. Il me faudra attendre mon entrée au TEF pour faire la rencontre de femmes importantes, inclues pleinement dans les affaires de la cité. À suivre.

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