FILIATION

En août dernier, Marie-Claude Verdier, responsable du répertoire au CEAD, m’invitait à faire partie d’une table-ronde et y conviait trois autres femmes dramaturges. Le point commun qui nous réunissait était que nous avions toutes mis en scène le personnage de la mère dans nos pièces. Dans un premier temps, je refuse tout net de faire partie de cette table. Vingt-cinq ans après avoir participé à d’innombrables tables-rondes composées exclusivement de femmes autour des questions touchant les femmes dans la société, je ne veux plus me retrouver aujourd’hui, dans la même position. Je repense à toutes les fois où j’ai dû vivre cette discrimination obligatoire à l’époque des années fortes du féminisme. Pratiquement aucun homme n’assistait à ces rencontres. Ce n’est pas que je cherchais la caution d’un homme. C’est que je craignais, au plus profond de moi-même, qu’on enferme ce que j’écrivais dans « l’art au féminin». Je dis donc à Marie-Claude que les questions touchant les femmes méritent aujourd’hui d’être débattues en mixité et que le terme « mère artistique » m’insupporte. C’est quoi, ça, une mère artistique ? Faire écho à une question que Wajdi Mouawad avait posé à Robert Lepage au CNA: « Est-ce que l’on doit tuer le père artistique pour avancer soi-même comme artiste? D’accord, mais la question du père ne revêt pas, pour moi, la même signification que le mot mère? Et puis, pourquoi ne poserait-on pas la question à une table mixte? Les hommes artistes ne peuvent-ils se réclamer d’une mère artistique aujourd’hui? Marie-Claude me parle d’une dramaturge argentine qui sera sur le panel; Patricia Zangaro, une féministe et une dramaturge des plus intéressante. Et puis, vu mon passé et mes années au T.E.F., elle apprécierait beaucoup ma présence. Je dis: Okay! Je raccroche. Je pense: Oh, merrrrrrrde! Je pars en vacances sur le bord du fleuve. Kamouraska n’arrive pas à taire la question qui me tarabuste: Doit-on tuer la mère artistique? C’est cette question qui fait du bruit en moi.
Un mois plus tard, durant la table-ronde, malgré des échanges riches et une grande qualité de propos sur la filiation au féminin, je ne me résous toujours pas à ce terme. Pendant que je cherche un autre mot qui serait délestée de l’idée de famille, me revient le sentiment profond que j’ai eu au tout début de mon travail d’écrivain; celui de me mettre au monde. En ouvrant mon premier carnet, en notant ce qui m’apparaît en premier tel que ça apparaît et tel que je l’entends, un « Je » se met à exister et en existant, il devient un autre. Cet autre m’amène sur des terrains nouveaux, dans des paysages jamais vus, des lumières différentes. Cet autre franchit des distances, rencontre des gens insolites, des choses, des éléments, des êtres inusités. Je suis au début d’un roman, mais je ne le sais pas encore. Au bout de plusieurs heures, je lève mes yeux de la feuille. Je suis en plein milieu de la nuit. Dehors, il fait un froid à casser un chien en deux. On est le 3 janvier 1978. Je ne peux faire que ce constat: je suis parfaitement seule avec mes commencements. J’écris Suite en nuits majeures, opus 1 qui deviendra plus tard Marie-Antoine, opus 1. Pendant cette première année d’écriture, je lis la pensée de Spinoza qui s’élabore dans la vitesse, la crainte et le tremblement de Kierkegaard, la vie qui se confond avec la philosophie de Deleuze. Ce sont les questions philosophiques qui déclenchent la fiction. Comme quand on est enfant; ce sont les questions métaphysiques qui déclenchent l’imagination. J’ai 24 ans. Je remplirai 10 gros cahiers de 250 pages chacun durant cette première année. Entre les bouts de romans et les notes de lectures, j’évoquerai plusieurs mauvais souvenirs d’enfance. J’ai une propension ubuesque à l’élégie. Je termine le roman. C’est finalement le roman qui gagne. Avec lui, je sors du danger de tourner en rond autour des douleurs de l’enfance. C’est en écrivant ce premier ouvrage que je deviens écrivain. C’est en l’écrivant que je décide que j’écrirai. Je me mets au monde comme écrivain.
Une mère met au monde. Voilà pourquoi je n’arrive pas à adhérer au terme de mère artistique. Le père, lui, arrive simplement avant nous. Il a réalisé des choses obligatoirement imparfaites. Ses réalisations sont contestables. C’est dans l’ordre des choses. La mère nous met au monde; on lui doit notre vie. Le père nous juge. On ne lui doit rien, sinon un monde imparfait. Est-ce moins menaçant de tuer le père que de tuer la mère? Pourquoi ai-je le sentiment d’avoir eu des pères « artistiques » plutôt que des « mères » ? Est-ce l’époque dont je suis issue qui me fait parler ainsi. En 60, même petite, si on pense faire un métier public, c’est vers les hommes qu’on se tourne. Ce sont eux, nos ponts avec le monde extérieur, pas les femmes. Mais je cherche quand même un autre terme que mère ou père qui n’évoque que la famille; cette proximité que je ne trouve pas saine avec l’œuvre. Mentors ? Guides ? Qui ont été mes guides ou mes mentors dans les années 60? À suivre!

Une réponse à FILIATION

  1. Louise Forsyth dit :

    Cette réflexion et ce questionnement font penser, Lise. Je pense aussi à ce qu’a dit récemment Michel Tremblay au sujet de sa mère et des femmes dans sa vie — tout est positif pour lui. Est-ce que la notion de « mère artistique » est différente selon qu’on est une femme ou un homme? Je pense aussi au théâtre de Marie Laberge où le rôle de mère est le plus souvent catastrophique (ou elles sont absentes) mais où les femmes qui maternent, sans être des mères biologiques, sont des soutiens magnifiques — par exemple, Marianna de ‘C’était avant la guerre’ et Aurélie dans ‘Aurélie ma soeur’. Louise Forsyth

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