L’HALLOWEEN AU PÉROU

Maintenant que j’ai attiré votre attention grâce à l’exotisme de mon titre, permettez-moi de vous parler de mon expérience péruvienne. Je parle du Pérou de New York. Non, pas New York, la grande métropole dont tout le monde rêve. L’État de New York, celui des gouverneurs à la coupe de cheveux des années 70 qui couchent avec des prostituées, celui des problèmes économiques dévastateurs, celui des villages perdus où la pauvreté est cachée en périphérie dans les parcs de maisons mobiles. Mon Pérou à moi, c’est celui de l’état, une petite ville située juste au début du parc des Adirondacks, un mot qui signifie mangeur d’écorces en langue mohawk et qui désignait à l’origine les Algonquins.

Ici, il ne se passe jamais rien. Surtout sur ma rue. La majorité de mes voisins sont morts depuis les années 1800. J’habite en face d’un cimetière. Ici, il ne se passe jamais rien, sauf à l’Halloween et les jours d’avant.
Le 30 octobre, aux États-Unis, pour ceux qui ne le savent pas, c’est Cabbage night. Le but, c’est de lancer des œufs et des tomates dans la rue et sur les voitures, le but, c’est d’emballer le plus d’arbres et de boîtes aux lettres possibles avec du papier de toilette. Et d’aller se saouler dans le cimetière. Quoi de plus excitant.
Le 31, après le nettoyage de la voiture de mon amie recouverte de jaune d’œufs et de tomates italiennes fraîches proprement coupées- ce sont des délinquants disciplinés, ils avaient même mis leurs tomates dans un sac Ziploc, je me suis demandé si c’est leur maman qui avait préparé leur Cabbage night kit. Nous préparons mes enfants pour la grande soirée. Départ. Les rues de Pérou sont sombres. Il fait beau ce soir, la lune se lève, cachée par de légers nuages. Il n’y a presque pas de vent. Il est tôt, 5h30, et les rues sont déjà remplies de petits monstres. Nous nous dirigeons vers le camion de pompiers qui fait hurler sa sirène. Certaines personnes passent l’Halloween en auto. D’autres en voiturette de golf. Allez savoir.
Nous arrivons à une maison où une famille complète a créé une mise en scène. Le père est dans une cage. Il est déguisé en clown. Complètement hystérique le père. La cage est éclairée par un stroboscope. Les enfants doivent y entrer pour recevoir des bonbons. Mon fils de sept ans, déguisé en feu de camp avec une guimauve sur la tête, y entre sans aucune peur. Puis, les enfants se dirigent vers un tombeau où un ado repose en émettant des grognements. La mère, une sorcière baignée par une petite lueur bleue, distribue elle aussi des bonbons. Pendant ce temps, sa fille, habillée en servante du 19ième siècle, lâche une araignée en caoutchouc suspendue à une corde en poussant des hurlements pathétiques. Elle ne réussirait pas ses auditions à l’École Nationale mettons.
Il y a tellement de monde dans la rue que les enfants doivent faire la file pour entrer. Pendant qu’on attend, ma copine et moi, une bande d’adolescents sans aucun déguisement, sans doute les lanceurs de tomates coupées par leur maman, marche dans la rue. L’un d’entre eux a une scie à chaîne. Il démarre sa scie et se met à courir autour des groupes d’enfants, puis, disparaît entre les maisons pour réapparaître aussitôt.
Personne ne réagit. Personne ne dit rien. Moi, je tremble à l’intérieur. Je me dis, et s’il y avait un accident? Et si ce garçon était véritablement déséquilibré? Et s’il décidait d’attaquer?
Personne ne dit rien. Ils poursuivent leur marche inexorable vers le coma sucré. Un homme sans visage est assis sur un banc, une faucille à la main, il se lève pour faire peur aux petits lorsqu’ils s’approchent de la porte. Il y a de la fausse fumée qui s’échappe d’un buisson.
Le maniaque à la scie ressurgit entre deux maisons. Personne ne dit rien. Je sens mes jambes ramollir. Nous rentrons vite à la maison.
Deux jours avant, l’école de mon fils avait annoncé en grande pompe une activité spéciale pour les enfants afin d’amasser des fonds pour un enfant malade. Sa famille n’a pas les moyens de payer les frais médicaux. L’activité pédagogique: une maison hantée créée dans une ancienne école catholique appartement toujours à l’église située en face.
Mon mari s’y est rendu, avec mon indestructible fils. Au programme: pendus, enfants en cage recouverts de sang, torturés aux bras et aux jambes coupés, etc…
Scie à chaîne. Sang. Membres coupés. Suicides.
Personne ne dit rien. Tout le monde se tait.
Est-ce pour habituer les enfants aux amputés de guerres démarrées pour rien, aux soldats qui comme mon voisin d’à côté reviennent d’Irak avec le genou viandé, comme ces enfants de 20 ans qui ont l’intérieur du corps infecté et une jambe en moins parce qu’ils ont marché sur une bombe et dont on parle comme de héros ayant sauvé le monde alors que tout ça a à voir avec le pétrole?
Scie à chaîne, membres coupés, coma sucré. Tomates tranchées proprement mises par maman dans un sac Ziploc pour faire du vandalisme planifié, inscrit à l’agenda à côté du match de soccer et du cours de natation.
Tout le monde s’en fout, personne ne dit rien. Par contre, au pays de la vertu, lors des cours de natation de mon fils de 3 ans, je me suis fait mettre à la porte du vestiaire des femmes parce ce dernier mettait ces dames mal à l’aise.
Janet Jackson montre un sein par accident un quart de seconde lors du fameux concert du Super Bowl et c’est un scandale national.
La scie à chaîne et les torturés sanguinolents montrés en guise de divertissements pédagogiques à des enfants de la maternelle, pas de problèmes. C’est pour une bonne cause.
Envoyer des enfants de 19 ans se faire défigurer à une guerre inutile financée à même les fonds publics, pas de problèmes, c’est pour une bonne cause.
Torturer un condamné en le laissant croupir des années dans les couloirs de la mort pour le finir avec une injection mortelle – j’espère pour lui qu’il n’a pas peur des aiguilles comme mon plus jeune – pas de problèmes, c’est pour une bonne cause.

L’année prochaine, je vous le jure, je mets une sirène en caoutchouc devant ma porte, sans soutien-gorge! Les seins à l’air! On prendra des paris pour voir dans combien de minutes les policiers se pointeront. Qui sait, en tant qu’extraterrestre résidente (resident alien, ma traduction) je serai peut-être expatriée manu militari directement au Canada pour avoir traumatisé les enfants avec des images inappropriées.
Et le lien avec l’écriture, vous me dites?
M’ouvrir la gueule pour parler. C’est mon travail. Quitte à recevoir des tomates et des œufs.

Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert

À propos de Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert est titulaire d'un baccalauréat en jeu et d'une maîtrise en art dramatique obtenue en 1993 à l'Université du Québec à Montréal. En 1997, sa première pièce, L'HISTOIRE SORDIDE DE CONRAD B., est jouée au Festival de Spa, en Belgique. Elle est ensuite reprise et primée à Bruxelles en 1999, puis traduite en anglais en 2003 par Bobby Theodore lors d'une résidence au Centre d'arts de Banff / Banff Centre for the Arts. En 2005 et 2006, elle est lue à Paris et à Amiens par la Compagnie À Vol d'oiseau. En 1999, son texte L'ÉTÉ DES MARTIENS est publié chez Lansman éditeur, et créé simultanément au Québec par le Théâtre Niveau Parking et en France, à Montauban, par La Comédie de la Mandoune. En 2000, la production tourne dans quelques centres culturels en France, puis est jouée en Belgique au Théâtre de Poche de Bruxelles et au Centre culturel de Charleroi. En 2006, elle est produite simultanément au Landstheatre à Dusseldorf et au Grips, à Berlin, dans une traduction allemande de Frank Heibert. Traduite en anglais par Bobby Theodore, elle a aussi été jouée en 2002 par Theatre Direct à Toronto. Nathalie Boisvert a également signé plusieurs autres pièces et courtes pièces et a participé aux collectifs 4 X 4 et 38. En 2006, sa pièce VIE ET MORT D'UN VILLAGE, lauréate des Journées de Lyon, est publiée aux Éditions Comp'Act. La même année, le CEAD la présente en lecture publique à la Semaine de la dramaturgie. Nathalie Boisvert a remporté le Prix Gratien-Gélinas 2007 avec BUFFET CHINOIS.

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