ÉLOGE DE L’INUTILE

Éloge de l’inutile.

On me demande parfois si j’écris tous les jours. La réponse: oui, en général. Mais il ne s’agit pas ici d’une pratique d’écriture tâcheronne, souffrante et orientée vers un résultat ultime, une pièce à succès qui attirera les foules et qui me rendra riche et célèbre et dont les critiques se régaleront et dont tout le monde parlera et qui me vaudra un siège à, ô consécration ultime, Tout le monde en parle, consécration ultime, une apparition ne serait-ce que de quelques minutes à la tivi.
Ce dont je parle ici, c’est d’une pratique d’écriture qui s’apparente davantage à une forme de méditation, une forme d’écriture qui permet d’aiguiser les cinq sens et de développer une vision du monde, une voix d’auteur.
Si les chanteurs font leurs vocalises, je ne vois pas pourquoi les auteurs ne feraient pas, eux aussi, leurs exercices quotidiens.
Cet exercice d’écriture auquel je me livre, je l’appelle l’aiguisoir. Il pourrait s’apparenter au portrait, en dessin, par exemple.
Il s’agit simplement de décrire avec la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût, ce qui se trouve autour de moi. Par exemple, durant une année entière, dans mon premier appartement américain, j’ai décrit la même fenêtre, assise au même endroit, un vieux fauteuil en velours rose, élimé, dans lequel je m’enfonçais tous les matins avec une délectation absolue. J’étais enceinte de mon premier enfant et traversée par toutes sortes d’émotions, d’inquiétudes, de frissons, de serrements au ventre. La fenêtre, elle, était toute petite, traversée par plusieurs fils électriques. Tous les jours, la lumière changeait. La noirceur du ciel d’automne, le bleu cruel du ciel d’hiver, l’odeur de chauffé des plinthes électriques, leur cliquetis presque imperceptible. Le mauve rosée des premiers nuages printaniers, l’odeur de la terre qui dégèle, les premières fois où j’ai ouvert les fenêtres.
Tous ces détails apparemment inutiles, toutes ces notes écrites pour rien, n’ont en fait qu’une seule fonction: rester en lien avec soi, se débrancher des écrans de tout acabit, ne rien faire d’autre que d’être là, entier, avec tout ce que ça comporte de plaisir et parfois de tristesse.

Cet exercice, je m’y livre à chaque jour si la vie me le permet. Je crois sincèrement qu’il m’a aidé à atteindre une fluidité dans l’écriture, à créer plus librement, plus facilement aussi, lorsque je m’attaque à une pièce.

J’ose donc affirmer que l’inutile, comme cet exercice, a des vertus insoupçonnées. Je réclame l’inutile avec passion, dans un monde où il me semble parfois que les gens mesurent leur valeur à la quantité d’encre qui recouvre les pages de leur agenda.
Je réclame l’inutile comme un droit de naissance, parce que sans l’inutile, le temps passe sans que l’on s’en aperçoive. Ensuite, comme les vacances, on se rend compte que la vie vient de se terminer, alors que l’on venait tout juste de mettre le bout du pied dans l’eau.
Je réclame l’inutile, je réclame le jeu, je réclame le droit à l’immobilité, à l’errance.
Sans l’inutile, il n’y a pas d’art possible, juste de l’industrieux, de l’efficace, du lucratif, des chiffres et des statistiques. Des investissements et des attachés-cases. Des banquiers qui se frottent les mains. Des lieux communs et du consensuel.
Sans l’inutile, il n’y a plus de matchs d’improvisations, de peinture en direct, de Raymond Queneau, d’Alfred Jarry et son Ubu roi, issu d’une perte de temps en classe à se moquer du professeur. Plus de Gaston Miron, plus d’Automatistes, plus de Cantatrice chauve, plus de bijoux, plus de chocolat, plus de Festival du conte, plus d’arbres de Noël, de Carnaval de Québec, de parties de hockey dans la ruelle. Sans l’inutile, il ne reste rien.
Je résiste et je signe. Sans l’inutile, il n’y a pas de vie, et sans la vie, il n’y a pas d’art, seulement un discours sur l’art.
Alors, vous m’excuserez, je dois quitter, j’ai rendez-vous avec moi-même dans le joyeux désordre de mon bureau.

Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert

À propos de Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert est titulaire d'un baccalauréat en jeu et d'une maîtrise en art dramatique obtenue en 1993 à l'Université du Québec à Montréal. En 1997, sa première pièce, L'HISTOIRE SORDIDE DE CONRAD B., est jouée au Festival de Spa, en Belgique. Elle est ensuite reprise et primée à Bruxelles en 1999, puis traduite en anglais en 2003 par Bobby Theodore lors d'une résidence au Centre d'arts de Banff / Banff Centre for the Arts. En 2005 et 2006, elle est lue à Paris et à Amiens par la Compagnie À Vol d'oiseau. En 1999, son texte L'ÉTÉ DES MARTIENS est publié chez Lansman éditeur, et créé simultanément au Québec par le Théâtre Niveau Parking et en France, à Montauban, par La Comédie de la Mandoune. En 2000, la production tourne dans quelques centres culturels en France, puis est jouée en Belgique au Théâtre de Poche de Bruxelles et au Centre culturel de Charleroi. En 2006, elle est produite simultanément au Landstheatre à Dusseldorf et au Grips, à Berlin, dans une traduction allemande de Frank Heibert. Traduite en anglais par Bobby Theodore, elle a aussi été jouée en 2002 par Theatre Direct à Toronto. Nathalie Boisvert a également signé plusieurs autres pièces et courtes pièces et a participé aux collectifs 4 X 4 et 38. En 2006, sa pièce VIE ET MORT D'UN VILLAGE, lauréate des Journées de Lyon, est publiée aux Éditions Comp'Act. La même année, le CEAD la présente en lecture publique à la Semaine de la dramaturgie. Nathalie Boisvert a remporté le Prix Gratien-Gélinas 2007 avec BUFFET CHINOIS.

Une réponse à ÉLOGE DE L’INUTILE

  1. Emma Haché dit :

    Merci Nathalie!

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