ÇA PARLE DE QUOI AU JUSTE ?

Ça parle de quoi au juste?

La question qui tue. Lorsque je suis en train d’écrire une pièce, les gens, pour me manifester leur intérêt, me posent très souvent cette question. En général, je ne sais pas quoi répondre. J’invente quelque chose que je répète ad vitam æternam. J’écris sur la maternité. J’écris sur Antigone. J’écris sur le réchauffement climatique. La surconsommation. La vie sexuelle des fourmis rouges. Ou pire, on me demande: qu’est-ce que tu écris d’habitude? Tes pièces parlent de quoi? Dans ces cas-là, je me rabats sur le genre: j’écris des drames. Mais ça parle de quoi? Euh…des drames familiaux? Des tragédies de banlieue? J’écris sur les marginaux, les obsédés, les extraterrestres. Je suis une extraterrestre de toute façon. Je suis une auteure québécoise vivant aux États-Unis publiée en Belgique et jouée en Allemagne songeant à prendre un pseudonyme basque. Pourquoi basque? Pourquoi pas? J’aime les révolutions, je trouve ça romantique. J’écris aussi de la poésie. Ça parle de quoi au juste? Euh, de l’identité? Enfin, il me semble. C’est le thème de cette anthologie* qui a publié un poème de moi, ça s’appelle Home. En anglais le poème? Non, en français. Il n’y avait pas de mot français pour exprimer exactement ce que je voulais dire. Je ne pouvais tout de même pas appeler mon poème Chez soi. Je ne veux pas écrire sur la décoration intérieure. Ça ne fait pas partie de ma définition de tâches.

Mais pourquoi ce trouble, cette hésitation, cette sincère hébétude face à une question aussi simple? Parce qu’en ce qui me concerne, je ne sais pas sur quoi j’écris avant, disons, la septième et dernière version. Ou pire, je ne sais pas sur quoi j’écris avant la première lecture à haute voix. Avant les questions des acteurs, du metteur en scène. Parce que quand j’écris quelque chose, je n’essaie absolument pas de contrôler le sens. Je souscris à cette vieille idée issue de je ne sais où, probablement de l’univers de Carl Jung, comme quoi l’oeuvre existe avant que l’auteur ne l’écrive. Cette théorie existe en scupture aussi. Il s’agit de dévoiler l’oeuvre. De capter les mots. De devenir le récepteur de cette histoire qui vogue quelque part dans une dimension inconnue mais réelle.

Une fois, lors je participais à une résidence à Banff, en Alberta, pour la traduction anglaise de L’histoire sordide de Conrad B., les organisateurs avaient mis à la même table des mathématiciens français et des auteurs dramatiques. Les mathématiciens français effectuaient une recherche sur la combinatoire. La combinatoire, en mathématiques, c’est le calcul des probabilités. Les mathématiciens nous avaient dit qu’ils possédaient une formule pouvant calculer le nombre exact de possibilités pour une scène par exemple. Cette idée m’avait presque rendue folle. Imaginer qu’il y a 376,8 billions de manières d’écrire la scène finale d’une pièce, de quoi ne plus jamais dormir.

Donc, cette étrange idée de l’auteur captant l’oeuvre tel une antenne parabolique sur deux pattes est très rassurante et permet d’échapper aux affres de la combinatoire.
En fait, je ne fais que m’enlever de la pression et libérer mon inconscient afin qu’il explose sans aucune pudeur sur la page. Comme lorsque l’on conduit sur l’autoroute lors d’une nuit sans lune, on découvre son chemin à mesure. L’itinéraire est tracé par contre, sur une carte routière ou encore, dans la tête du conducteur. Il sait où tourner, à force de faire le même trajet.

Je me donne une structure très vague lorsque j’écris, vingt tableaux sous la forme de courtes descriptions faisant appel aux cinq sens, langage universel et simple. Ces tableaux se rapprochent davantage de l’écriture cinématographique que du théâtre. Il s’agit simplement pour moi de me donner un point de départ. J’écris ensuite chacun de ses tableaux très rapidement, j’écris ce qui vient, sans chercher à contrôler quoi que ce soit. Si un écueil ou un paysage fabuleux se présente en cours de route, comme le chauffeur nocturne, il m’arrive de changer d’ itinéraire. Je me concentre sur les détails, sur le paysage, sur les dialogues que j’entends. Pas sur le sens. Le sens, c’est à la réécriture que ça se passe. Avec l’oeil extérieur d’un metteur en scène, d’un lecteur ou d’un conseiller dramaturgique. Le sens ultime, de toute façon, appartient au spectateur. Et ça, je ne peux rien y faire. Je sais que certains auteurs travaillent autrement. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon d’aborder le travail. Une chose est certaine, le processus est fascinant!
Alors, la prochaine fois que vous me demanderez sur quoi j’écris, attendez-vous à cette réponse: je n’en ai pas une traître idée, pour l’instant du moins.

Nathalie Boisvert

*

Pluriel, An Anthology of Diverse Voices, Une anthologie, des voix
Home, pp.20-23, sous la direction de Marc Charron, Seymour Mayne
et Christiane Melançon, Presses de l’Université d’Ottawa, 2008

Nathalie Boisvert

À propos de Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert est titulaire d'un baccalauréat en jeu et d'une maîtrise en art dramatique obtenue en 1993 à l'Université du Québec à Montréal. En 1997, sa première pièce, L'HISTOIRE SORDIDE DE CONRAD B., est jouée au Festival de Spa, en Belgique. Elle est ensuite reprise et primée à Bruxelles en 1999, puis traduite en anglais en 2003 par Bobby Theodore lors d'une résidence au Centre d'arts de Banff / Banff Centre for the Arts. En 2005 et 2006, elle est lue à Paris et à Amiens par la Compagnie À Vol d'oiseau. En 1999, son texte L'ÉTÉ DES MARTIENS est publié chez Lansman éditeur, et créé simultanément au Québec par le Théâtre Niveau Parking et en France, à Montauban, par La Comédie de la Mandoune. En 2000, la production tourne dans quelques centres culturels en France, puis est jouée en Belgique au Théâtre de Poche de Bruxelles et au Centre culturel de Charleroi. En 2006, elle est produite simultanément au Landstheatre à Dusseldorf et au Grips, à Berlin, dans une traduction allemande de Frank Heibert. Traduite en anglais par Bobby Theodore, elle a aussi été jouée en 2002 par Theatre Direct à Toronto. Nathalie Boisvert a également signé plusieurs autres pièces et courtes pièces et a participé aux collectifs 4 X 4 et 38. En 2006, sa pièce VIE ET MORT D'UN VILLAGE, lauréate des Journées de Lyon, est publiée aux Éditions Comp'Act. La même année, le CEAD la présente en lecture publique à la Semaine de la dramaturgie. Nathalie Boisvert a remporté le Prix Gratien-Gélinas 2007 avec BUFFET CHINOIS.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>