L’ASSASSINAT DU CONTRACTEUR

L’assassinat du contracteur.

Le contracteur mesure environ 6 pieds cinq pouces. Il porte des jeans bleus toujours propres, une chemise à carreaux et des bottes de travail beiges, lacées. Il arbore une barbe et une moustache toujours parfaitement taillées et a toujours le sourire. Ses dents sont droites et blanches, comme lui. Il a de grandes mains carrées aux doigts extrêmement longs. Il a les yeux bleus, une gueule de Viking et le menton légèrement en galoche, très légèrement. Sa femme, une ancienne agente de bord, ne se maquille jamais, ne se teint pas les cheveux, porte des vêtements drabes, pantalon de coton beige, chandail genre chalet de ski, sourire perpétuel. Elle vient porter le lunch du contracteur tous les midis, dans un sac brun, le lunch, je ne l’ai pas inspecté mais je suis convaincue qu’il est constitué d’un sandwich au pain tranché blanc, jambon fromage laitue iceberg moutarde jaune fluo, d’un jus de légumes pour sa santé et de biscuits à la farine d’avoine fait maison, responsables d’une très légère bedaine, une bedaine de pâtisseries maison, une bedaine politiquement correcte, pas comme celles causées par la bière, le vin, le gin, la vodka et autres boissons diaboliques.
Le contracteur, il traîne avec lui une radio, le contracteur travaille lentement, systématiquement, avec précision. C’est un bon artisan. Il a demandé la permission avant d’écouter la radio. Le contracteur est un homme bon, un homme dévoué à sa famille et à son église.
La radio, un peu forte, le contracteur commence à prendre de l’âge, il n’entend pas si bien, la radio diffuse l’émission d’un autre Viking, un Viking que vous reconnaîtrez peut-être si vous avez la moindre connaissance de ce merveilleux pays nommé les États-Unis d’Amérique, un Viking que nous appelerons question de confidentialité, Roche Limbo.
Roche, il déteste les féminazis, comme il les a gentiment nommées, croit que le réchauffement climatique est une invention, et que les minorités visibles sont entraînés dès leur naisssance à détester leur pays, influencés entre autres par Barack et Michelle Obama. Lui, son truc, c’est surtout l’Église et le patriotisme pompier, les meurtres légaux commis à l’aide d’une chaise électrique et les gens droits et blancs comme mon contracteur et ses dents entretenues religieusement depuis sa naissance. Entre le Viking et Roche Limbo, c’est une histoire d’amour forte, éternelle, inconditionnelle. Il y a beaucoup de Vikings aux dents droites et blanches ici, aux États-Unis d’Amérique.

Le contracteur a les sourcils rapprochés. Il est pigiste, comme moi. Il travaille fort et ne se plaint pas, comme moi. Dans le fond, nous avons des choses en commun. Il accepte tous les contrats qu’on lui offre, il a du coeur au ventre, il respire la virilité, l’autorité, la bienveillance, il est compétent, capable, qualifié.

C’est pourquoi j’ai décidé de l’engager pour rénover ma minuscule cuisine, afin qu’elle devienne fonctionnelle, mes deux garçons constamment affamés le réclamant.

Le travail devait être effectué le 27 août dernier. Il n’est toujours pas fini. A Noël peut-être. Ou qui sait, à Pâques, en 2013. Le contracteur est un homme occupé. Il a les sourcils rapprochés. J’aurais dû m’en méfier.

L’effet des rénovations sur le couple, sur la psyché humaine et sur l’équilibre d’une famille est violent. Parfois dévastateur.

Qu’à cela ne tienne. Étant une auteure dramatique, j’ai décidé de lui faire son compte. De me venger. De lui tirer le portrait dans une pièce cruelle, cathartique, insensée. Pour en finir une fois pour toutes avec les contracteurs verreux et les fans de tous les Roche Limbo du monde.
Imaginez l’histoire. Un jeune couple de professionnels parfaits, beaux, jeunes, sportifs, à la mode, enrageants, lui, ingénieur, mettons, et elle, prof de maternelle, achètent un vieux bungalow afin d’en faire la maison de leur rêve. Ils engagent Le Contracteur, hautement recommandé par les amis qu’ils viennent de rencontrer à l’Église. Le Contracteur leur promet un travail rapide, efficace, parfait. Juste à temps pour la naissance de leur premier enfant, Roche junior, en hommage à Roche Limbo, qu’ils adulent. Le Contracteur disparaît et réapparaît, tel le soleil derrière les nuages. Leur vie de couple s’envenime, elle se met à boire, lui, il arrête de se brosser les dents et de se raser. Ils perdent leurs emplois. Les ouragans se succèdent, la planète se réchauffe et les précipitations se précipitent, le toit se met à couler, et Le Contracteur lui, continue à jouer à cache-cache. La fournaise, datant des années 1960, explose et le feu prend. Ils parviennent à éteindre le feu, mais la maison pue. Ils vivent maintenant dans leur voiture et font un feu de camp tous les soirs. Ils vendent toutes leurs possessions dans une vente de garage extrême. Ils continuent d’écouter Roche, leur espoir ultime. Le Contracteur, tel un sauveur, arrive finalement, six mois plus tard, avec une boîte pleine de biscuits à la farine d’avoine pour les consoler. La fin? Vous la saurez quand j’écrirai la pièce, en 2013, quand ma cuisine sera terminée.
Cet événement ennuyeux, l’engagement d’un contracteur verreux qui ne fait pas son travail, m’a inspiré cette histoire et surtout, un grand rire libérateur qui ne me lâche plus depuis. Surtout lorsque j’aperçois mon contracteur ou sa beige épouse. Cette tendance étrange à transformer la réalité en fiction, je l’ai acquise très tôt, dès l’enfance. Je ne sais pas pourquoi. Ça m’a permis de vivre une drôle de vie, une vie où tout, que ce soit le banal, l’anecdotique ou le tragique, tout devient l’objet d’un délire imaginatif que je ne contrôle pas, que je ne cherche plus à contrôler.
Une alternative, il va sans dire, beaucoup constructive que l’assassinat, vous en conviendrez.

Nathalie Boisvert

À propos de Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert est titulaire d'un baccalauréat en jeu et d'une maîtrise en art dramatique obtenue en 1993 à l'Université du Québec à Montréal. En 1997, sa première pièce, L'HISTOIRE SORDIDE DE CONRAD B., est jouée au Festival de Spa, en Belgique. Elle est ensuite reprise et primée à Bruxelles en 1999, puis traduite en anglais en 2003 par Bobby Theodore lors d'une résidence au Centre d'arts de Banff / Banff Centre for the Arts. En 2005 et 2006, elle est lue à Paris et à Amiens par la Compagnie À Vol d'oiseau. En 1999, son texte L'ÉTÉ DES MARTIENS est publié chez Lansman éditeur, et créé simultanément au Québec par le Théâtre Niveau Parking et en France, à Montauban, par La Comédie de la Mandoune. En 2000, la production tourne dans quelques centres culturels en France, puis est jouée en Belgique au Théâtre de Poche de Bruxelles et au Centre culturel de Charleroi. En 2006, elle est produite simultanément au Landstheatre à Dusseldorf et au Grips, à Berlin, dans une traduction allemande de Frank Heibert. Traduite en anglais par Bobby Theodore, elle a aussi été jouée en 2002 par Theatre Direct à Toronto. Nathalie Boisvert a également signé plusieurs autres pièces et courtes pièces et a participé aux collectifs 4 X 4 et 38. En 2006, sa pièce VIE ET MORT D'UN VILLAGE, lauréate des Journées de Lyon, est publiée aux Éditions Comp'Act. La même année, le CEAD la présente en lecture publique à la Semaine de la dramaturgie. Nathalie Boisvert a remporté le Prix Gratien-Gélinas 2007 avec BUFFET CHINOIS.

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