LA QUESTION DE LA LIBERTÉ

Quand je pense à la liberté, la première chose qui m’arrive dans la tête, c’est la chanson de Fugain: Fais cooomme l’oiseau, ça vit d’air pur et d’eau fraîche un oiseau, (…) mais jamais rien ne l’empêche, un oiseau, d’aller plus haut (ooo o oo). Pour moi, cette chanson on ne peut plus édifiante constitue la métaphore parfaite de la liberté dans l’acte d’écrire. Maintenant que je vous ai incrusté cette scie musicale dans la tête pour la journée, poursuivons avec une analyse hautement scientifique de la chanson.
Commençons d’abord par la première phrase: C’est comme un oiseau. L’oiseau, un volatile qui peut prendre diverses formes, est un être libre. Il mange, boit, se reproduit, chante, dort la nuit et parfois le jour, c’est selon. Un auteur devrait d’abord et avant tout viser cet idéal: manger, boire, se reproduire, dormir la nuit ou le jour, selon son espèce et surtout, surtout, chanter. L’oiseau qui chante ne se pose pas la question: devrai-je caqueter, hululer, gazouiller, ou piailler. Il chante, c’est tout. Lorsque l’envie le saisit, il se lâche lousse et ne se pose pas de questions. Est-ce que les gens ont envie de m’entendre, vais-je ennuyer, vais-je me faire tirer à la carabine ou démembrer par un critique, est-ce une heure appropriée pour le faire, est-ce que je ne devrais pas atttendre d’être rendu au Sud? Non. Poussé par je ne sais quoi, il se lance, fausse, nous ennuie, nous réveille ou nous enchante. Il le fait tous les jours, sans aucun souci de perfection ou de performance. L’auteur lui, se dit parfois qu’il écrirait mieux à New York ou qu’il doit produire un texte vendeur, un texte jeune, un texte urbain, avec de l’espoir et des rôles taillés sur mesure pour de beaux, bons et jeunes acteurs de télévision très populaires qui lui amèneront du public. Ou encore, il se dit qu’il devrait faire du lavage ou de la sauce à spaghetti ou payer ses comptes ou passer l’aspirateur, ennemi numéro un des auteurs. Son chant, lui, reste pris dans sa gorge et se perd. L’auteur, inspiré par cette métaphore volatile, pourrait, lorsque l’irrépressible envie de chanter le prend, tout laisser tomber et se mettre à écrire, comme ça, en pleine rue, au beau milieu de la file à la banque, en plein coeur de la confection d’une sauce béchamel, s’asseoir et tout laisser tomber, que les gens trébuchent sur son corps immobile, que les clients de la caisse populaire fulminent, que la sauce bouillonne et devienne gluante et pleine de grumeaux indécrottables. Assis au beau milieu du chaos, qu’il écrive, que diable, et tant pis pour le reste.
L’oiseau chante, l’auteur écrit.
Évidemment, tout ceci est illogique, terrifiant et surtout totalement irréaliste. La vie, elle crie fort la vie et sa voix parfois éraillée demande qu’on s’occupe d’elle d’abord. Comment créer dans un tel bordel? En s’accordant quotidiennement des moments de liberté où tous les délires littéraires sont permis. En protégeant ces moments coûte que coûte, quitte à s’enfermer dans la salle de bain. En traînant un carnet de notes au travail, dans la rue, pour noter l’idée folle qui nous traverse comme une balle perdue. En se laissant des plages de temps vides, sans écran, sans cellulaire, sans personne, pour que l’imagination puisse errer à sa guise et créer à notre insu des univers qui exploseront plus tard sur le papier.
Des moments où, en dehors des commandes, en dehors du travail obligatoire, le chant de l’auteur, et son chant seul, puisse éclater et vivre. Sinon, il risque de devenir triste. Et surtout silencieux. Et l’auteur silencieux finit par passer inaperçu, puis oublie comment on fait pour chanter. Et sa voix unique se perdra.
Mais qu’on soit un auteur ou un oiseau, comment, comment vivre d’air pur et d’eau fraîche et surtout aller plus ooo o oo?
Il y a bien des obstacles entre l’oiseau et le ciel. Collision avec d’autres oiseaux ou pire, avec des fenêtres qu’il confond avec l’air, tornades, grippe aviaire, déchiquetage par moteur d’avion, lourdeur débilitante due aux excès de graines dans les mangeoires de jardins. Cloué au sol par la peur, par son ventre prêt d’éclater, blessé ou pire, assommé, l’oiseau s’enlise dans la boue. Il doit se résigner à rester sur terre, regardant les autres oiseaux voler. La chanson de Fugain serait-elle un leurre? De la fausse représentation? Un mirage idéaliste, produit des années 70?
Non. Même coincé au sol, même immobilisé par des calamités de toutes sortes, l’oiseau peut encore chanter. Son chant sera peut-être triste, pathétique ou tragique. L’auteur mis k.o. par la maladie, le travail, les responsabilités ou le manque de temps, peut aussi choisir de continuer à chanter, et son chant, tel celui de l’oiseau, continuera d’aller plus haut, et qui sait dans quelle oreille il s’infiltrera, dans quel pays il sera entendu, dans quelle vie il fera des vagues et jusqu’où il se rendra. Mais pour ça, il faut continuer à chanter, et faire …cooomme l’oiseau….

Nathalie Boisvert

À propos de Nathalie Boisvert

Nathalie Boisvert est titulaire d'un baccalauréat en jeu et d'une maîtrise en art dramatique obtenue en 1993 à l'Université du Québec à Montréal. En 1997, sa première pièce, L'HISTOIRE SORDIDE DE CONRAD B., est jouée au Festival de Spa, en Belgique. Elle est ensuite reprise et primée à Bruxelles en 1999, puis traduite en anglais en 2003 par Bobby Theodore lors d'une résidence au Centre d'arts de Banff / Banff Centre for the Arts. En 2005 et 2006, elle est lue à Paris et à Amiens par la Compagnie À Vol d'oiseau. En 1999, son texte L'ÉTÉ DES MARTIENS est publié chez Lansman éditeur, et créé simultanément au Québec par le Théâtre Niveau Parking et en France, à Montauban, par La Comédie de la Mandoune. En 2000, la production tourne dans quelques centres culturels en France, puis est jouée en Belgique au Théâtre de Poche de Bruxelles et au Centre culturel de Charleroi. En 2006, elle est produite simultanément au Landstheatre à Dusseldorf et au Grips, à Berlin, dans une traduction allemande de Frank Heibert. Traduite en anglais par Bobby Theodore, elle a aussi été jouée en 2002 par Theatre Direct à Toronto. Nathalie Boisvert a également signé plusieurs autres pièces et courtes pièces et a participé aux collectifs 4 X 4 et 38. En 2006, sa pièce VIE ET MORT D'UN VILLAGE, lauréate des Journées de Lyon, est publiée aux Éditions Comp'Act. La même année, le CEAD la présente en lecture publique à la Semaine de la dramaturgie. Nathalie Boisvert a remporté le Prix Gratien-Gélinas 2007 avec BUFFET CHINOIS.

2 réponses à LA QUESTION DE LA LIBERTÉ

  1. Julie-Anne Ranger-Beauregard Julie-Anne Ranger-Beauregard dit :

    En cette journée de fièvre où je dois trouver une fin à une pièce qui devrait déjà avoir une fin… Cette histoire d’oiseau-auteur me fait du bien.

  2. ici Pierrot, rêveur équitable du Québec

    Merci pour ce bel article
    au sujet de la liberté
    et Michel Fuguain:)))

    Dans le cadre de mon projet poétique
    blogues-musée pertinents mais aléatoires
    pour mon oeuvre littéraire
    pertinente mais aléatoire

    permettez-moi
    de vous offrir une de mes chansons
    dont le thème est la liberté

    SUFFIT D’UNE ALLUMETTE

    ma liberté
    une nuit un orage
    un jeune pouceux que j’ai connu s’a route

    à 25 ans
    y a perdu son courage

    j’ai 58
    c’est pas grave un naufrage

    l’un comme l’autre
    pas de sac de couchage
    rien à manger
    une chance ma gourde est pleine

    le jeune a mal aux pieds
    j’le vois dans son visage

    y va pleuvoir
    c’est glacé dans ses veines

    REFRAIN

    que je lui dis
    suffit d’une allumette
    pour enflammer ta vie

    rêve d’une conquête
    d’un grand feu sous ta pluie
    d’un grand feu sous ta pluie

    COUPET 2

    ma liberté
    une nuit un orage
    j’ai dit au jeune
    va dormir en d’ssous d’l’arbre

    m’a prendre soin d’toé
    m’a m’occuper du feu

    mets mon manteau
    tu vas t’sentir au chaud

    une chance qu’on est
    en d’ssous d’un sapinage
    je casse des branches
    chu mouillé d’bord en bord

    la run est toffe
    pendant que le jeune dort

    je prie pour qu’il
    retrouve son courage

    COUPLET 3

    ma liberté
    une nuit un orage
    au p’tit matin
    chu complètement crevé

    y mouille encore
    mon feu est presque mort

    le jeune se lève
    y est comme énergisé

    y fonce dans l’bois
    y casse des gros branchages
    y est en pleine forme
    son feu m’monte au visage

    sèche mon linge
    lui son manque de courage

    y m’sert la main
    et reprend son chemin

    REFRAIN FINAL

    c’est lui qui m’dit
    suffit d’une allumette
    pour enflammer ma vie

    j’te jure
    que j’rêverai de ma conquête
    d’un grand feu sous ma pluie

    et le vieux
    je te remercie

    Pierrot
    vagabond celeste

    http://www.enracontantpierrot.blogspot.com
    http://www.reveursequitables.com

    http://www.demers.qc.ca
    chansons de pierrot
    paroles et musique

    sur google,
    Simon Gauthier, conteur, video vagabond celeste

    merci
    Pierrot,rêveur équitable

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