QU’Y A-T-IL À VOIR ?

Le blogue du Cead se veut vitrine sur le travail d’écriture d’un auteur.
Qu’y a-t-il à voir ? Que veut-on savoir de l’auteur et de ses pratiques d’écriture ?
J’ai lu déjà dans un guide touristique qu’autrefois, à Amsterdam, dans les maisons bourgeoises, il était de mise de ne pas fermer les rideaux le soir venu : en effet, s’offrir aux regards était soi-disant garant de la bonne moralité de la maison. « Voyez, il n’y a rien à voir ; voyez, nous ne faisons rien de mal. » Quand je suis allé à Amsterdam, j’ai observé que quelque chose de cette tradition semblait s’être maintenu : à ma vue s’offraient nombre de fenêtres éclairées donnant sur salons ou gens qui dînaient.
Qu’est-ce qui me fait associer d’instinct une vitrine donnée au travail d’auteur et l’image des fenêtres hautes qui s’éclairent aux façades des belles demeures serrées les unes contre les autres le long des canaux d’Amsterdam ?
Gens qui s’exposent, gens de bonnes moeurs ? Auteur qui s’expose, auteur qui… ?
(Mais demande-t-on à l’auteur d’être moral ?)
Ah, voilà : ce qui rapproche ces deux images, c’est l’inutile sommation. L’exposition est un leurre. Il est du plus haut comique de croire que laisser voir, depuis la rue, quelques pièces d’un intérieur bourgeois aurait pouvoir d’empêcher que s’y joue quelque drame de nature à faire jubiler un Chabrol. La demeure gardera ses secrets. On se saura rien de sa moralité ou de son immoralité. Il est un seuil que ne peut pénétrer le regard.
L’auteur gardera ses secrets. On se saura rien de son travail obscur. Comment donc naissent les textes ? L’auteur, le premier, se le demande. Il le sait un peu… Il le sait si peu, qu’en définitive, il est bien près d’admettre qu’il n’en sait rien.
Aussi pourra-t-il être tenté, comme je l’ai été déjà, de se précipiter sur un livre dont le titre lui paraîtra briller en lettres d’or : Invitation à l’atelier de l’écrivain, de l’auteur albanais Ismail Kadaré. On y trouve quelques considérations admirablement nuancées sur ce que l’écrivain peut, ou non, partager de son travail. Je viens d’en relire les premières pages. J’en cite ici quelques paragraphes, qui me semblent dire tout à la fois la beauté et la limite d’un espace tel que ce blogue : ce qu’il promet, mais aussi ce qu’en définitive il ne donnera jamais.
« L’aptitude de l’écrivain à expliquer le processus de création ne dépend pas seulement de son caractère, de ses caprices ou de sa rigueur. C’est une faculté qu’il ne peut plier à sa volonté, en ce qu’elle procède d’un élément qui le dépasse : l’art d’écrire. (…)
Tout le monde aimerait cependant l’entendre révéler le secret de son alchimie. Tous ont le droit de s’en enquérir, car ce qu’il invente avec sa muse concerne tout un chacun. En cela, suivant une analogie elle aussi assez approximative, l’écrivain est un peu comme une de ces reines de jadis, contraintes d’enfanter sous les yeux des courtisans du fait même que leur rejeton appartenait à l’État.
Pas plus que ses révélations, le secret de l’écrivain ne peut donc être complet. Aussi est-il contraint de ménager la chèvre et le chou, d’écouter les curieux d’une oreille placide, sans s’énerver.
De même que des gens, depuis la margelle d’un puits, s’efforcent d’en éclairer le fond au moyen de miroirs, eux aussi espèrent jeter quelque lumière sur le travail de l’écrivain. Celui-ci en est réduit à entrer dans leur jeu, à répondre à leurs questions, même si, après chacune de ses réponses, il remarque avec étonnement : Comment se fait-il que, quoique je leur dise la vérité, mes paroles en soient en fait si éloignées ? (…) Plus il s’efforce d’atteindre à la vérité, plus il la sent s’esquiver. Il comprend alors que cela lui est impossible et ne dépend pas de lui. Qu’il s’agit là d’un univers étranger, aux dimensions autres, semé de lacunes et d’équivoques parfois tragiques
. »

Semblable à ceux qui ont écrit sur ce blogue avant moi, semblable à ceux qui y écriront après, j’y ai avancé à découvert mais caché, me révélant et m’esquivant en un même mouvement, car il ne peut en être autrement. «Le désir d’expliquer, chez un auteur, est indissociable de son contraire : la propension à s’en abstenir », écrit aussi Kadaré.
Dans le premier texte de fiction que j’aie écrit, un personnage disait ne pas vouloir évoquer certains souvenirs qui lui étaient chers, comme par crainte de les abîmer : dire seulement ce qu’il avait vécu aurait été comme marcher dans des étendues de neige immaculées, y fourrer partout les traces de ses pas, fouler leur beauté.
Au mot souvenir, je pourrais substituer ici celui d’écriture. Car, invité à «marcher dans mon écriture», toujours je serai habité d’une double crainte, tant de n’y rien voir que d’en abîmer une part qui m’échappe.
N’empêche : ce fut un plaisir de soulever un pan de rideau sur mon atelier d’écrivain. Il est temps de le rabaisser : c’était mon quatrième et dernier billet. Retour à mes alambics. Je referme la porte du studio où, seul, je retravaille mes mix. Merci de m’avoir lu.

Francois Godin

À propos de Francois Godin

Depuis sa sortie du Conservatoire d'art dramatique de Montréal, où il a été formé en interprétation, François Godin se consacre en parallèle à son métier de comédien et à l'écriture. JE SUIS D'UN WOULD BE PAYS (Prix Gratien-Gélinas 2005) a été mis en scène par Gervais Gaudreault au Théâtre d'Aujourd'hui en 2007. LOUISIANE NORD a été mis en scène par Claude Poissant à l'Espace Go en 2004. Ces deux textes sont publiés chez Leméac. AGNITA, texte gagnant du Concours Douze en scène du Théâtre du Double Signe en 2003, a été mis en lecture par Philippe Lambert à la Semaine de la dramaturgie du CEAD. LA RONDE DE NUIT été mis en lecture par Alice Ronfard au Festival de Trois en 2002 et LE SOURIRE MUET de Léa Papin par Lorraine Pintal à la Semaine de la dramaturgie du CEAD en 2004. François Godin a écrit pour la radio, se méritant à deux reprises le premier prix du Concours annuel d'oeuvres dramatiques radiophoniques de Radio-Canada. Il a signé deux livrets pour des projets lyriques, LISON ET LE LOUP («opéra de chambre pour enfants» / projet en attente de compositeur) et IDANNABEL, inspiré d'un épisode de la vie du cinéaste Abel Gance (musique en cours d'écriture, en collaboration avec Benoit Landry). En 1994 était créé son texte IL N'Y A NULLE PART EN AMÉRIQUE. Avec son texte PAPILLON DU SOIR, présenté à Limoges en 1993, il a été lauréat de la francophonie d'un concours organisé conjointement par le festival de théâtre Les Francophonies en Limousin à Limoges et la SACD (Paris). François Godin a été boursier du Conseil des Arts du Canada, du Conseil des arts et des lettres du Québec et de l'Association Beaumarchais. Présentement, il travaille à la mise en musique de son drame lyrique IDANNABEL ainsi qu'à l'écriture d'une série de textes pour la scène regroupés sous le titre J'ALLAIS JUSTEMENT NE PAS VOUS DIRE QUE...

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