PLUSIEURS CHAPEAUX ?

Cette semaine, j’avais à décider si je ferais ou non une demande en catastrophe au CALQ pour un projet de production de mes nouveaux textes, mes «récithéâtres». Je dis «en catastrophe», parce qu’il aurait fallu que l’auteur-seul-avec-ses-textes trouve à s’associer à quelqu’un, ou à quelques uns, afin de se faire organisme enregistré ou compagnie de création, qu’il soit apte à faire un budget détaillé de production, qu’il puisse écrire quelques paragraphes convaincants sur le spectacle à naître (hypothèse scénographique, etc), tout ça avant la date butoir, follement rapprochée, du 1er octobre… Vous vous rappelez ? 1er octobre, c’est le jour où l’automne gris et froid, tout de vent et de pluie, nous est tombé dessus. Et… Non, je n’ai pas pu. J’ai voulu, grandement voulu. Je me suis dit : là, il faut le faire. Car un lieu à Montréal a montré de l’intérêt. Un lieu à Montréal pourrait accueillir ces textes. Accueillir ne veut pas dire produire. Mais il y a une ouverture. Alors il faut faire ce saut devant lequel j’ai toujours reculé : avoir une structure de production. Il le faut d’autant plus que j’ai, depuis quelques années, le désir vif de diriger moi-même les acteurs dans mes textes. Il le faut, sauf que… Ouais, peut-être d’abord trouver à m’entourer un peu. À tout le moins, parler avec un scénographe, prendre conseil auprès d’un directeur de production.

Bon… Pour ce 1er octobre, j’ai passé mon tour. Là, c’était trop vite. Peut-être me reprendrai-je. Peut-être non. Peut-être serai-je happé à nouveau par l’écriture, désireux plus que tout d’accoucher d’un nouvel univers, et me dirai-je : l’auteur a bien le droit de n’être qu’auteur. L’auteur a bien le droit de ne pas avoir plusieurs chapeaux. L’auteur a bien le droit de ne se soucier que de ses mots et non de leur destin sur scène. Mais peut-être, me disant tout cela, penserai-je à d’autres textes que j’ai écrits et qui attendent d’être produits. Et à leurs personnages, qui ne me laissent pas en paix. Car il y a quelque chose d’intolérable à les avoir senti vivre en soi et qu’ils ne se soient pas incarnés sur scène. Il y a là la sensation très vive de quelque chose d’inaccompli. De manquant.

Alors, oui, vite : plusieurs chapeaux ? Et même, même, sur cette belle lancée (je veux dire : quitte à prendre en charge moi-même le passage de la page à la scène), pourquoi ne pas me faire à l’avenir «auteur-scénique», comme on dit à présent de ceux qui font le choix d’écrire au fil des répétitions, le texte prenant forme directement sur et avec le corps des acteurs, dans l’urgence et les contraintes d’une production, eh oui, la première approche à grands pas, il faut… Euh… Saurais-je ? Pourrais-je ?

Pourrais-je, moi qui me rappelle bien, par exemple, que pour écrire la longue phrase de ma pièce Louisiane Nord — pour moi, ce texte tout entier se déroule comme une seule longue phrase ; sans doute est-ce là une idée qui n’est d’aucune utilité à qui veut monter le texte, mais elle m’a été utile, à moi, quand j’écrivais — je devais absolument ne pas me poser la question de son devenir scénique ? Oui, il suffisait, au moment d’écrire Louisiane Nord, que je me demande : « Qui pourrait bien monter ça ? Où ? Comment ? », pour qu’infailliblement, l’écriture s’arrête. Ma main refusait. Les volets se refermaient. Que du noir. J’étais alors convaincu d’écrire tout à fait inutilement, convaincu d’écrire-autiste, et que mon texte ne susciterait, au mieux, que perplexité, ou que, l’ayant lu, on s’inquiéterait gentiment pour moi, on me demanderait si j’étais sûr d’aller tout à fait bien…

Auteur-scénique ? Ah, comme il m’est facile de me convaincre que je ne serais pas bon candidat à ce poste… Quant à l’idée de gérer équipe, budgets et calendriers de production, elle m’effare plutôt. Ce sont là pourtant des voies royales qui s’ouvrent à l’auteur dramatique désireux de s’assurer que des acteurs s’empareront de son texte, que des corps l’habiteront, lui donneront vie. Alors ? Me constituerai-je ou non en groupe ad hoc / enregistré / incorporé ? Les paris sont ouverts. Seul facteur qui pourrait m’y faire croire, et qui pourrait même, qui sait, me métamorphoser un jour en cet «auteur-scénique» qui me semble si loin de moi : mon amour des acteurs et l’anticipation du plaisir que j’aurais à travailler avec eux.

Francois Godin

À propos de Francois Godin

Depuis sa sortie du Conservatoire d'art dramatique de Montréal, où il a été formé en interprétation, François Godin se consacre en parallèle à son métier de comédien et à l'écriture. JE SUIS D'UN WOULD BE PAYS (Prix Gratien-Gélinas 2005) a été mis en scène par Gervais Gaudreault au Théâtre d'Aujourd'hui en 2007. LOUISIANE NORD a été mis en scène par Claude Poissant à l'Espace Go en 2004. Ces deux textes sont publiés chez Leméac. AGNITA, texte gagnant du Concours Douze en scène du Théâtre du Double Signe en 2003, a été mis en lecture par Philippe Lambert à la Semaine de la dramaturgie du CEAD. LA RONDE DE NUIT été mis en lecture par Alice Ronfard au Festival de Trois en 2002 et LE SOURIRE MUET de Léa Papin par Lorraine Pintal à la Semaine de la dramaturgie du CEAD en 2004. François Godin a écrit pour la radio, se méritant à deux reprises le premier prix du Concours annuel d'oeuvres dramatiques radiophoniques de Radio-Canada. Il a signé deux livrets pour des projets lyriques, LISON ET LE LOUP («opéra de chambre pour enfants» / projet en attente de compositeur) et IDANNABEL, inspiré d'un épisode de la vie du cinéaste Abel Gance (musique en cours d'écriture, en collaboration avec Benoit Landry). En 1994 était créé son texte IL N'Y A NULLE PART EN AMÉRIQUE. Avec son texte PAPILLON DU SOIR, présenté à Limoges en 1993, il a été lauréat de la francophonie d'un concours organisé conjointement par le festival de théâtre Les Francophonies en Limousin à Limoges et la SACD (Paris). François Godin a été boursier du Conseil des Arts du Canada, du Conseil des arts et des lettres du Québec et de l'Association Beaumarchais. Présentement, il travaille à la mise en musique de son drame lyrique IDANNABEL ainsi qu'à l'écriture d'une série de textes pour la scène regroupés sous le titre J'ALLAIS JUSTEMENT NE PAS VOUS DIRE QUE...

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