L’AUTEUR ET SON «MIX»

 

Je suis à Paris. J’y suis venu pour faire entendre à quelques
personnes la musique composée pour un livret que j’ai écrit, inspiré d’un
épisode de la vie du cinéaste Abel Gance.

 

La semaine dernière, j’étais en studio avec Benoit Landry, avec
qui j’ai coécrit la musique, et avec l’ingénieur du son, qui devait nous faire
entendre un premier mix. Mais ce n’était pas tout à fait prêt et il nous a
dit : « Je vais peut-être vous demander de sortir un peu du studio,
je suis très pudique avec mes mix, je n’aime pas faire entendre tant que ça ne
sonne pas tout à fait bien pour moi. »
J’ai adoré entendre ça. J’ai trouvé belle cette pudeur. J’ai aimé ce rapport
qu’il avait à son travail. J’ai un rapport semblable à mes textes. Intimité
totale avec eux, jusqu’à ce que j’en sois content. Des ateliers avec des
acteurs ? Des avis de proches ? Soit, mais seulement quand les
problèmes que me posaient le texte me paraissent résolus. Je viens de lire un
livre (que je recommande vivement) de David Mamet, Vrai et faux: Blasphème et bon sens à l’usage de l’acteur. La
méthode Stanislavski en prend pour son rhume. Le livre est aussi à l’usage des
auteurs. Selon Mamet, de deux choses l’une : soit l’auteur a bien fait son
travail et les acteurs n’ont qu’à dire le texte avec l’excellente technique qui
doit être la leur (et ne pas s’épuiser en vaine recherche de sous-texte, se
donne-t-il la peine de préciser…) et tout y sera ; soit l’auteur n’a pas
fait son travail, la pièce a donc des problèmes, mais les acteurs n’y peuvent
rien. Chacun son boulot. Chacun son territoire souverain. Ce qui me rappelle
que je me suis fait dire déjà ceci, qui ferait bien sourire (ou hurler) David
Mamet: « Tu écris sur une page, après, ce que tu as écrit va sur scène,
c’est un autre langage; il faut accepter que ce qui fonctionne sur la page ne
fonctionne pas forcément sur scène». Humm…. Dire une chose pareille, c’est ne
pas reconnaître la spécificité de l’auteur dramatique, qui travaille l’oralité,
qui pense en termes d’enjeux, d’intentions, de nécessités intérieures qui
animent ses personnages, de rythmes, de durées. Quand l’auteur dramatique
écrit, il est déjà, à sa manière, un artisan de la scène. Il écoute son texte, il travaille son mix.
Et quand un mix fonctionne, quand il paraît juste à l’oreille, il est toujours
délicat d’y retoucher.

 

Bien sûr: qu’un texte soit amené à évoluer lorsque des acteurs et
un metteur en scène s’en emparent, que l’auteur soit amené à retravailler
certaines choses (ou avoir envie, de lui-même, de le faire), rien là que de
très normal. Mais, mais, mais…: que l’auteur ne puisse expliquer parfois
pourquoi il a écrit ceci plutôt que cela; qu’il veuille maintenir des répliques
dont on lui dira qu’on peut s’en passer, qu’on a déjà compris…; qu’il oppose
sa pudeur d’auteur à l’éclairage qu’on veut donner à son texte? Je dirai, de
même: rien là que de très normal. Il me semble qu’on se mêle parfois un peu
trop facilement du «mix» de l’auteur, alors que le premier réflexe, comme
l’écrit Mamet, devrait être de ne pas se mêler — bon d’accord, je nuance
seulement en ajoutant: «ou le moins possible» — de ce qui a été écrit, car ça n’ira pas mieux, ça ne pourra pas
aller mieux si tout le monde s’en mêle.
J’aime assez l’idée qu’un texte
soit à prendre (ou à laisser) «en l’état». Et le fait qu’un texte ait été
choisi pour aller en production, quant à moi, ne doit pas châtrer le droit
fondamental de l’auteur dramatique à refermer la porte du studio quand bon lui
semble, pour décider seul de ce qu’il aime entendre. Êtes-vous a) radicalement
en faveur b) plutôt en faveur c) plutôt en défaveur d) radicalement en défaveur
de ce droit?

Francois Godin

À propos de Francois Godin

Depuis sa sortie du Conservatoire d'art dramatique de Montréal, où il a été formé en interprétation, François Godin se consacre en parallèle à son métier de comédien et à l'écriture. JE SUIS D'UN WOULD BE PAYS (Prix Gratien-Gélinas 2005) a été mis en scène par Gervais Gaudreault au Théâtre d'Aujourd'hui en 2007. LOUISIANE NORD a été mis en scène par Claude Poissant à l'Espace Go en 2004. Ces deux textes sont publiés chez Leméac. AGNITA, texte gagnant du Concours Douze en scène du Théâtre du Double Signe en 2003, a été mis en lecture par Philippe Lambert à la Semaine de la dramaturgie du CEAD. LA RONDE DE NUIT été mis en lecture par Alice Ronfard au Festival de Trois en 2002 et LE SOURIRE MUET de Léa Papin par Lorraine Pintal à la Semaine de la dramaturgie du CEAD en 2004. François Godin a écrit pour la radio, se méritant à deux reprises le premier prix du Concours annuel d'oeuvres dramatiques radiophoniques de Radio-Canada. Il a signé deux livrets pour des projets lyriques, LISON ET LE LOUP («opéra de chambre pour enfants» / projet en attente de compositeur) et IDANNABEL, inspiré d'un épisode de la vie du cinéaste Abel Gance (musique en cours d'écriture, en collaboration avec Benoit Landry). En 1994 était créé son texte IL N'Y A NULLE PART EN AMÉRIQUE. Avec son texte PAPILLON DU SOIR, présenté à Limoges en 1993, il a été lauréat de la francophonie d'un concours organisé conjointement par le festival de théâtre Les Francophonies en Limousin à Limoges et la SACD (Paris). François Godin a été boursier du Conseil des Arts du Canada, du Conseil des arts et des lettres du Québec et de l'Association Beaumarchais. Présentement, il travaille à la mise en musique de son drame lyrique IDANNABEL ainsi qu'à l'écriture d'une série de textes pour la scène regroupés sous le titre J'ALLAIS JUSTEMENT NE PAS VOUS DIRE QUE...

Une réponse à L’AUTEUR ET SON «MIX»

  1. Julie-Anne Ranger-Beauregard Julie-Anne Ranger-Beauregard dit :

    Je dirais B, plutôt en faveur.

    Non, en fait, je suis radicalement en faveur dans mon besoin criant (donc A), mais ce qui me fait nuancer, c’est le DOUTE que m’apporte le regard des autres sur ce que j’écris. Alors que je crois fermement que ma pièce est ce qu’elle doit être parce que je l’aime dans tout ce qu’elle est (incluant ses précieuses imperfections), les impressions de celui qui me lit viennent ébranler mes convictions… Et je retourne au travail, un peu forcée, un peu butée, et parfois je commets la plus grave des erreurs, qui est de dénaturer mon texte, de lui enlever ce qui le faisait être lui, dans sa fondamentale intimité.

    L’important, c’est de s’en rendre compte, et de retourner là où notre coeur bat.

    Mais le doute fait évoluer le travail, il l’ébranle. Ce qui est solide reste en place, et ce qui est volatile peut se perdre… L’âme du texte est une chose si légère, si elle fout le camp, il n’y a plus rien qui habite dans le gros château solidement structuré qu’on a bâtit en suant et qu’on admire maintenant en se claquant les bretelles.

    Je crois que l’auteur SAIT. C’est son instinct qui écrit. Je crois que même dans un texte qui semble chaotique et essoufflé, il existe une cohérence intrinsèque, secrète, qui ne prend pas la forme concrète et solide qu’on veut lui trouver pour se rassurer. Et quand l’auteur, après le passage du doute, a conservé l’insaisissable : il faut le lui laisser. C’est là, je crois, où se niche l’âme de l’oeuvre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>