DANSER

DANSER

Les impressions : celles que les choses laissent sur moi.

Les impressions : celles que j’ai des choses.

Que ça soit canalisé comme l’encre imprimée sur la feuille.

Libre et condensée comme elle.

Respecter le coq et l’âne de mes pensées.

Que je ne pense pas aux impressions que je donne.

Que je n’aie pas des impressions à propos de moi-même.

Que je me laisse en toute expression.

Septembre.

Je lis « Journal de la création » de Nancy Huston.

Cette lecture me donne l’envie du journal.

Pas celui qui parle beaucoup.

Plutôt : celui qui pèse ses mots.

Je ne veux pas avoir honte de choisir le bon mot.

Je me demande : quelle est cette prochaine création que je ferai?

Théâtre? Roman? Enfant?

Forme conventionnelle? Forme unique?

Je ne trouverai pas la réponse.

De faire un choix serait me condamner à le suivre.

Ma prochaine création, je la veux sans considération du désir ou du dégoût des autres.

Ma prochaine création sera celle qu’elle veut être.

Je ne lui choisirai pas un genre.

Je ne lui choisirai pas une langue.

Je ne lui choisirai pas une forme.

Tout ce que je garderai en tête : préserver, conserver son intégrité.

Déjà, je désobéis.

Mes doigts veulent écrire : déjà, je féconds.

Pour ma création : doit-elle être fidèle à moi?

Doit-elle être inventé par moi?

Dois-je m’y consacrer jusqu’au risque de me blesser?

Puis-je m’y consacrer sans sérieux?

Ces questions se posent-elles pour l’enfant?

Le fait de se poser ces questions change-t-il quelque chose à ce qui adviendra?

Tout ça veut-il dire quelque chose?

Rien ne sert de réfléchir : il faut écrire à point.

Peut-être.

J’oubliais : ce que j’écris est de la fiction.

Au moment où les impressions intérieures deviennent des impressions extérieures (je viens d’y penser : des expressions).

Ce que j’écris.

Au moment où je l’écris : c’est moi.

Au moment où je le lis : c’est de la matière.

Dans la rue, j’ai trouvé : un test de grossesse.

Ouvert.

Sur l’asphalte.

Près d’une voiture.

J’imagine des poubelles.

Les signes : une ligne horizontale dans la case de droite.

Dans la case de gauche : une croix, je crois.

Difficile à cerner (lire).

Je ne sais pas si c’était positif ou non.

Je me suis dit : une fille qui laisse (lance) son test de grossesse dans la rue n’a pas la nouvelle qu’elle espérait.

Une fille qui lance (se débarrasse) de son test de grossesse dans la rue a appris qu’elle était enceinte et elle n’en veut pas.

C’est la première idée que j’ai.

Parce que c’est là où surgit ma tristesse.

Une femme qui peut faire un enfant sans le vouloir.

Une femme qui veut faire un enfant sans le pouvoir.

Septembre.

Je sais que ma force en est une de vie.

Depuis quelques jours, ma hanche droite est sensible.

Elle manque d’étirements, de musculature.

Je la sens lousse.

J’aime penser qu’elle sait.

Les hanches sont le lieu.

Ce qui garde le nid.

J’ai été complexée par mes hanches.

Je les ai trouvées larges.

Un jour, j’ai changé d’angle.

Je me suis vue matrice.

Porteuse du monde.

Les hanches accueillent.

Les hanches sont fécondes.

Je regarde mes hanches : elles me ressemblent.

J’ai confiance en moi.

Je suis forte pour faire des enfants.

Je m’imagine avec des hanches étroites et je perds l’équilibre.

En dansant, un jour, j’ai observé mon corps bouger.

J’ai compris que ma liberté et mon euphorie étaient proportionnelles au mouvement de mes hanches.

Plus je suis libre des hanches, plus je suis libre du cœur.

Je me suis dit : ça me ressemble.

Je me suis reconnue.

Puis, j’ai regardé les autres.

Surtout les filles, qui sont souvent plus libres de danser.

Les filles de pieds (de jambes)

Les filles de hanches (de fesses).

Les filles d’épaules (de poitrine).

Les filles de bras (de mains).

Les filles de tête (de cheveux).

Je me suis amusée à changer le lieu physique de ma danse.

En moi, les énergies changeaient.

J’ai aussi observé la forme de la danse des filles.

Moi, c’est rond.

D’autres, c’est carré.

D’autres, pointu.

Je voudrais retourner danser et noter ce que me donne, exactement, chacun des lieux physiques de ma danse et les formes qu’elle prend.

Septembre.

Je passe d’un état de paix et de confiance à un état affolé.

Hier je me disais que j’étais bien, en vieillissant.

Que je me sentais plus disponible aux autres et moins insistante.

Que je ressentais moins le besoin de plaire, artistiquement.

Que j’avais simplement envie d’être moi.

Que c’est en étant moi que je ressentais la paix.

Que c’était bon, cette confiance souterraine que j’associe à la maturité et à l’expérience.

Je sais que j’ai beaucoup à apprendre d’Annick.

Elle est intègre, intense, et n’agit pas par bienséance.

Elle sait ce qu’elle veut et je crois qu’elle sait ce qu’elle vaut.

Elle a une parole forte parce que chargée.

Chargée d’elle et de ses idées, mais aussi de sa fragilité.

Elle remet en question ce qu’elle est et ce qu’elle dit avec le même regard dur (cru) que sur les autres.

Elle exige et accuse, elle est capable de le faire.

Annick fait les choses pour elle-même.

Elle imagine quelque chose et s’y lance.

Elle a besoin de parler alors elle gueule.

Elle ne fait pas attention et ne fait pas dans la demie-mesure.

Je voudrais être moi-même avec plus d’aplomb.

J’ai envie d’écrire quelque chose pour rien.

Quelque chose qui n’est pas attendu par personne.

Quelque chose dont personne n’a d’idée ni d’envie précoce.

J’ai envie d’écrire quelque chose qui, en tout point, ne répondrait qu’à mes règles.

Quelque chose qui n’écouterait pas les structures absurdes que je m’impose par réflexe.

Un texte qui dirait ce qu’il dit (ce que ça dit) dans la forme qu’il a (que ça a).

Je veux faire ce voyage qui me fera écrire.

Qu’il soit dans mon corps ou dans un autre pays.

J’ai pensé : un parent qui vit, avec son enfant, un moment quotidien en public et qui se fait sourire par quelqu’un (comme moi) doit réaliser le bonheur qu’il vit.

Quand on oublie, les yeux des autres nous rappellent.

Septembre.

J’ai pris le temps de me coucher dans l’herbe.

Le soleil sur ma peau était chaud et le vent, frais.

Parfait mélange.

J’entendais les enfants jouer, les vélos passer.

Je regardais les feuilles des arbres verts, avec des yeux myopes.

Miroitements feutrés.

J’ai respiré avec ventre et temps.

Je me suis sentie soutenue par la Terre.

J’avais envie d’habiter un appartement.

Avec du soleil et un grand balcon.

Sortir avec une couverture et mes enfants.

Qu’on s’installe dans l’herbe ensemble.

Je sens que je pourrais donner beaucoup de vie et recevoir beaucoup de vie.

Quand je lis ce que j’écris ici, je m’entends douce.

Je me demande si c’est par retenue, par fabrication ou par simplicité?

Malgré que j’aie envie de vivre en campagne, je crois que je dois rester en ville.

Il y a, ici, toutes les colères.

Rester trop longtemps dans la nature me les éloigneraient.

Pour écrire, ça prend bien un peu de colère.

Ou du moins : d’urgence.

Ce qui est la même chose.

Ou non?

J’ai envie d’une maison salubre.

Maison veut dire : chez moi.

Un endroit où on respire bien.

Un endroit qui ne nous étouffe pas quand on entre.

Où la moisissure ne monte pas le long des murs.

J’écris avec une voix que je vois étrangère.

Pourtant : tout ce que je dis est vrai.

Vrai : je le pense.

Peut-être que je peux m’écouter différemment, grâce à cette voix.

M’écouter comme une femme que je ne connais pas.

J’aime beaucoup écrire.

Merci de m’avoir lue sur le Blogue du CEAD.

Julie-Anne Ranger-Beauregard

À propos de Julie-Anne Ranger-Beauregard

Julie-Anne Ranger-Beauregard est diplômée de la cohorte 2010 du programme d'Écriture Dramatique de l'École Nationale de Théâtre du Canada. Avant son entrée à l'ÉNT, elle a reçu le prix de l'Égrégore pour sa première pièce, LE CREUX DE LA PEAU en 2003 et sa pièce L'ÉCHAPPÉE a été mise en lecture au Festival du Jamais Lu en 2004. Durant ses études, on a pu voir LES DRAPS OUVERTS dans une mise en scène de Sylvain Bélanger et LES ÂMES SOEURS (jeune public) dans une mise en scène de Vincent-Guillaume Otis. Sa pièce LA PATTE AU LOUP (mention spéciale du jury pour le Prix Gratien-Gélinas 2011) a été présentée par les finissants de l'ÉNT au Monument National en mars 2011, dans une mise en scène de Claude Poissant. En mai, sa pièce FAIRE L'AMOUR À GRÉGOIRE a été présentée au Festival du Jamais Lu, dans une mise en lecture de Guillaume Sauriol-Lacoste, metteur en scène de sa pièce LES SAUVAGES, qu'on a pu voir au théâtre de l'Esquisse en juin. Elle a remporté cette année la 7e édition du concours Le théâtre jeune public et la relève, offert par le CEAD, la Maison Théâtre et l'Option-Théâtre du Cégep de Lionel-Groulx pour sa pièce LA FAMILLE PÉPIN, qui sera présentée au studio Charles-Valois du collège Lionel-Groulx en décembre 2011 et à la Maison Théâtre en janvier 2012. À la télévision, elle est l'une des scénaristes de l'émission 1,2,3 GÉANT! qui verra le jour en septembre sur les ondes de Télé-Québec.

2 réponses à DANSER

  1. Sophie Thibault-Denis dit :

    C’est si beau… Magnifique.
    Ça se lit d’un trait, comme si on buvait une gorgée de champagne.
    Et ça te ressemble.

  2. Merci pour ce texte magnifique, sincère et bouleversant.

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