JE NE ME SAUVERAI JAMAIS

JE SENS que je ne me sauverai jamais. Que je ne me sauverai de rien. Même si je devrais avoir envie de m’enfuir à toutes jambes. JE SENS que je ne me sauverai de rien. Ni du féminisme, ni des mots mous, ni des pièces paysage, ni de ma rage d’adolescente en crise, ni de mon enfance de banlieusarde, ni du théâtre politique, ni de Julie-Anne, ni de moi. JE SENS que je ne me sauverai pas. Que je ne m’en sauverai pas. Que je ne m’en sortirai pas indemne. De cette correspondance, de mon métier d’auteure, de ma vie de jeune femme. JE SENS que je vais me planter les deux pieds et les tripes et les mains et le cœur au milieu de la place et prendre la parole. Une parole porteuse d’un passé, dénonciatrice d’un présent et rêveuse d’un avenir meilleur. Ma parole. Celle qui parfois me dépasse et toujours dépasse de moi. Je ne me sauve pas du féminisme puisque la mission artistique dans laquelle je me suis moi-même engagée exige que je ne me sauve de rien. C’est mon devoir de ne me dissocier d’aucune particule constituant notre héritage culturel et social. Je ne me sauve pas du féminisme, de son idéal d’équité entre les hommes et les femmes, de ses excès et de ses images mythiques de brûlage de brassières. J’aime l’idée qu’une révolution comme celle sexuelle des années 1960-70, qu’une révolution réelle et efficace, ne puisse pas éviter les excès, les débordements, les dérapages. Et même les interventions policières! Une révolution qui serait trop tranquille, selon moi, serait un gros coup d’épée dans les eaux trop calmes de notre société de confort et d’indifférence.

 

JE SUIS une citoyenne. JE SUIS une femme. JE SUIS une auteure. Dans mon prochain texte il y a trois monologues. Des gros monologues de personnages qui hurlent pour survivre. Des personnages qui sont dans l’urgence de dire, des personnages dépassés. Juste des filles, des femmes. 25-35 ans. Pis ça s’appelle « J’accuse ». C’est arrivé sans que j’y réfléchisse. Je ne me suis pas dit : « Faut que j’écrive un texte qui fait état de la triste situation des femmes de ma génération. » Et si jamais, un jour, j’avais envie d’écrire un pareil texte, c’est que je me serais sauvée de ma propre conception des femmes, et, plus largement, des humains. C’est que je me serais sauvée de moi-même, et perdue, et pervertie. J’avais envie d’écrire un spectacle hybride (style cabaret) sur notre rapport au travail. Interroger la place que notre gagne-pain prend dans nos vies. Comment il influence notre vision du monde?  Juste ça… Banal, banal, banal. Et J’EN SUIS arrivée à une parole accusatrice de femme. Un texte générationnel. Sûrement. Un texte référencé made-in-Québec. Fortement. Un texte qui vieillira très mal. Assurément. Un texte féministe. En effet. Collons des étiquettes. Ne nous privons pas de ce plaisir. Ça ne fera qu’augmenter mon challenge dramaturgique. Donner sens à mes poings levés et à ma plume tendue vers mes semblables.

 

Ceci dit, JE SENS que s’il fallait trouver un moyen contemporain de reprendre (ou de perpétuer) le combat d’équité sur lequel repose le mouvement féministe, il faudrait, ici, au Québec, en 2011, s’insurger contre l’écart salarial entre les hommes et les femmes. Écart qui est encore très présent dans plusieurs milieux de travail. À job égale, salaire égal, il me semble que ça va de soi! Nous vivons dans un monde de cash où le statut social d’un individu est déterminé selon son salaire annuel, ses biens possédés et son compte en banque. On tente de faire notre chemin dans un univers où les apparences comptent. Où l’on s’y fie. Où il est possible de tenir des propos imbéciles et réducteurs envers autrui et que cette parole déplacée soit bien reçue parce que celui qui tente de nous la faire gobber a un complet griffé de grand deseigner sur le dos. Il faut donc préciser notre cible féministe. Que les femmes aient une force monétaire équivalente à celle des hommes. C’est la réflexion invisible qui devait me traverser lorsque j’écrivais les phrases-mitraillettes de J’accuse. Il me semble que cette équité salariale est l’idéal tranché, bête, sec, technique et dépourvu de sentimentalité dont nous avons besoin. Celui qui me fait dire que je suis féministe.

 

Avec une telle analyse, on ne me reprochera pas de m’emmêler les pinceaux dans une explication émotive et branchée sur mes ovaires de mon rapport au féminisme. C’est tant mieux!

 

Ce que je trouve dommage avec les étiquettes, c’est que nous manquons d’imaginaire -ou de volonté- de les actualiser. De les transcender. De leur trouver un écho contemporain. Dans notre pratique artistique. Dans nos vies. On préfère cracher dessus plutôt que de les réinventer. Par paresse, par peur, parce qu’on est dans le déni? Je ne le sais pas et me le demande. Cette question prend une grande place dans mon cheminement, dans mon envie d’écrire. De vivre.

 

JE SENS que ce dernier billet de ma part pourrait s’étirer, encore, beaucoup. Partir dans tous les sens et vous entretenir du gros bordel de ma tête de jeune auteure qui vient de vivre le trip d’une mise en lecture à Dramaturgies en dialogue. De ses mots lus sur la scène du Quat’sous. Je pourrais, oui, vous causer des sentiments en montagnes russes de celle qui lentement sors de l’ombre et espère le faire le plus maladroitement du monde. Avec mon ébahissement, ma face intimidée, mon sourire étampé dans’face, mes phrases qui bafouillent, mes poignées de mains tout croches et ma gueule de fille qui n’en revient pas. Je pourrais vous faire grimper sur mon nuage, que vous constatiez qu’il n’est ni tout blanc, ni tout gris, mais qu’il SENT que le ciel lui est permis. Et ouvert.

 

Mais, comme j’ai de la difficulté avec les fins. Celles de mes pièces et celles qui s’imposent parfois dans nos existences. Je stopperai tout ici. Comme ça. Et puis c’est tout.

 

Julie-Anne viendra terminer en beauté notre mandat de blogueuses en duo.

Et l’expression « terminer en beauté » n’aura jamais eu une signification si précise, si solidement juste et ancrée. JE LE SENS. Je le sais.

 

Amis lecteurs, merci pour cette écoute, ce partage virtuel et pour vos réactions!

 

P.S. Julie-Anne, les défis relevés, j’aime les voir surgir au moment où on ne les attendait plus. C’est aussi comme ça avec l’aspect rédempteur et la tendresse de mes écrits…

 

 

Annick Lefebvre

À propos de Annick Lefebvre

Avant d'avoir terminé son Bacc en critique et dramaturgie, Annick Lefebvre avait assis ses fesses de stagiaire dans la salle de répétition d'INCENDIES de Wajdi Mouawad et participé, à titre d'auteur, au Sommet sur l'engagement du Théâtre du Grand Jour. Depuis sa sortie de l'UQÀM en 2003, elle a semé des courts textes dans des événements de plusieurs compagnies : La SHOP, Les Foutoukours, Globe Bulle Rouge, Drôle de Monde, Les Têtes Chercheuses et Ombres Folles. Sa pièce ARTÈRES PARALLÈLES a été présentée à la salle intime du théâtre Prospéro en mars 2010. Annick a également écrit CE SAMEDI IL PLEUVAIT, dont une première mouture fut mise en lecture au 8ième Festival du Jamais Lu.

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