FEMME-PAYSAGE

J’ai toujours été féministe. L’égalité entre les hommes et les femmes, ça a été le premier sujet de débat dans ma vie. La première chose sociale sur laquelle je me suis énervée, que j’ai défendue, qui m’a fait devenir la face chaude et le cœur qui débat, le premier sujet social qui m’a donné envie de pleurer de frustration quand la personne à qui j’en parlais n’était pas de mon avis. J’étais au primaire. Moins de dix ans. Jeune jeune jeune jeune. Mais je me souviens que c’était une chose qui me donnait envie de combattre, c’était l’injustice la plus vive pour moi. Pourquoi? Ma mère m’en a beaucoup parlé. Pas dans la hargne ou la colère, non. Elle m’en a parlé comme une fierté. Comme une belle chose. Comme un combat essentiel que les québécoises ont mené et qui fait partie de notre héritage. Je n’en revenais pas que cinquante-cinq ans plus tôt (à l’époque), les femmes n’avaient pas le droit de voter. Ça me semblait être une aberration. C’était de dire que les femmes étaient des animaux de compagnie, des niaiseuses, des machines à bébés et c’est tout. Pour les mêmes raisons, j’étais aussi très sensible au joug de la religion, et le fait que je n’étais pas baptisée était une de mes plus grandes fierté. Et qui a parlé de ça à ma mère? Sa mère. Ma grand-mère qui a été active dans la lute des femmes lors de la Révolution Tranquille, pour écarter le clergé, donner la liberté sexuelle aux femmes avec la contraception. Ma grand-mère a été journaliste, elle a travaillé toute sa vie pour nourrir ses enfants, elle s’est séparée d’avec son mari à une époque où la signature de la femme ne valait rien sans celle de son mari ; ma grand-mère a été une vraie féministe active dans ses actes et les valeurs qu’elle a transmises à ses enfants, donc à ma mère, donc à moi. Je trouve ça beau que ça fasse son chemin à travers moi sans avoir besoin de l’intellectualiser comme je le fais en ce moment.

C’est en vieillissant que j’ai réalisé que le féminisme causait problèmes à beaucoup de gens. Qu’il existait beaucoup, beaucoup de préjugés autant chez les hommes que chez les femmes. J’ai réalisé que les gens ne font pas la distinction entre les féministes radicales et le féminisme en général. Au moment où les revendications les plus fortes ont été portées, elles étaient hautement nécessaires et brisaient un « équilibre » qui avait été traîné de générations en générations dans le monde impérialiste. Les gestes les plus périlleux ont été réutilisés contre les féministes pour détruire leur pertinence. Exemple très concret : le fameux brûlage de brassières dans la rue. C’est devenue L’IMAGE du féminisme dans l’imaginaire collectif, et c’est une image généralement péjorative. Qui, croyez-vous, a publicisé cette image? Ceux qui ne voulaient pas que le mouvement féministe vienne jouer dans leurs plate-bandes. Alors aussi bien les ridiculiser, et faire passer les féministes comme les femmes en général : pour des folles, des hystériques (du mot « utérus »), des connes (du mot « con » signifiant « vagin »), des êtres chez qui l’émotion prend le contrôle sur la pensée, des poules pas de têtes, des énervées, des pauvres êtres dominées par leurs hormones. Les gens oublient que le féminisme, c’est un mouvement qui veut atteindre l’égalité sociale entre les hommes et les femmes. Quand elle sera atteinte, le féminisme ne sera plus nécessaire.

Alors à moins que vous ne croyiez pas en l’égalité de tous les humains, vous êtes féministes.

Parce que le monde a été gouverné par des homme, il est tel qu’on le connaît : mené par la soif du pouvoir et de la conquête, par la stratégie militaire, la barbarie, l’orgueil et l’égo. Les femmes, à qui on accorde l’intuition, la sensibilité, la douceur et une forme de magie liée à la nature et à la vie, ont été expulsées de la société. Les femmes ont été, dans toute l’histoire de l’humanité, relayées au dernier rang, abusées, dominées, contrôlées, dépréciées. Je ne comprends pas les femmes qui ne ressentent pas ça en elles comme une colère ancestrale.

Je crois que fondamentalement, les hommes et les femmes se ressemblent. Je pense que les hommes et les femmes ont, à la base de tout, le même pouvoir d’intuition, d’orgueil, de sensibilité, de barbarie, de douceur, d’égo et de magie. Mais les hommes, qui ont la dominance physique sur les femmes (d’un point de vue de force musculaire) ont renié une partie de l’humanité qu’ils portaient en eux-mêmes et qu’ils ont attribuées au femmes. Ainsi les hommes à travers le temps se sont conformés à un moule « masculin » et les femmes à un moule « féminin », et maintenant, on a de la difficulté comme femme à reprendre notre colère, notre violence et notre pouvoir, et les hommes ont de la difficulté à reprendre leur intuition, leur sensibilité et leur magie.

Et même la définition de la force physique est biaisée : on l’associe à qui est capable de tuer l’autre avec ses poings. On pourrait se demander si la force physique n’est pas plutôt l’endurance, l’instinct de survie, et l’instinct de vie qu’est la mise au monde d’un enfant? Par exemple. L’humanité (ou sa violence innée) a favorisé l’égo et l’orgueil qui existent dans la tête de l’humain, plutôt que la vie qui existe en-dehors de lui. Mais la vie est la loi suprême. Personne ne peut le nier. C’est le plus grand des mystères, le plus ancien. Et plutôt que d’accepter l’insaisissable, les hommes ont essayé de le contrôler. Contrôler la nature, le territoire de la planète. Contrôler l’origine de la vie en en donnant la paternité à un ou des dieux imaginés par les hommes. Contrôler la femme parce que c’est en elle que la vie humaine se forme, ce qui la rend dangereuse par le mystère qu’elle rappelle à l’homme. Je pense à Gil Courtemanche que j’ai cité dans mon dernier billet : « Là, j’écris surtout pour les hommes, car nous nous complaisons facilement dans l’explication du monde et le refus de la vie qui nous semble trop complexe et désordonnée. Les hommes craignent l’incertain, le douteux, l’incompréhensible. »

Nous sommes dans une ère « post-féminisme » (ce qui ne veut pas dire que le féminisme n’a plus sa place) qui est sous le choc. La société québécoise a été fondamentalement ébranlée dans les soixante-dix dernières années. Pas seulement par le féminisme, bien sûr! Tous les changements politiques, spirituels, sociaux, économiques, sexuels, technologiques, ethnologiques que nous avons connus, c’est une immense révolution! Prenez la vie au Québec il y a quatre-vingt ans : c’est le monde à l’envers! Ce qui veut dire que sur cette terre, actuellement, vivent des hommes et des femmes qui ont traversé l’ensemble de ces changements, et d’autres, comme moi, qui en sont à la queue. C’est normal que nous soyons ébranlés. C’est normal que les chicanes gars-filles ne soient pas finies. C’est normal que certains hommes se disent « castrés » par les femmes et que certaines femmes se disent « désintéressées » par le féminisme. On cherche encore l’équilibre de tout ça. Les hommes des bois sont devenus des hommes roses, les femmes soumises sont devenues des gestionnaires. Ce cliché donne une bonne idée du monde tel qu’il est maintenant au Québec. Les hommes, parfois, ont peur qu’on leur enlève leur masculinité. Que la montée féminine dans la société ne retranche leurs instincts à l’emprisonnement. Je comprends cette peur.

On ne veut pas d’une société où tout le monde est normalisé à la saveur féminine. On veut que chacun d’entre nous, hommes et femmes, puissions trouver notre place comme individu, maintenant qu’on a la liberté individuelle. J’ai la chance de vivre dans une époque et une société où je peux être la femme que je suis, sans restriction. Et les hommes ont la même chance même chance que moi. C’est ce qui nous amène vers la célébration de la différence et de la vie libre.

Oui, je suis une femme. Oui, je suis une citoyenne. Oui, je suis une auteure. Oui, je suis féministe. J’ai envie de prôner la féminité dans ce qu’elle a de non-fabriquée. Pas l’image de la femme telle qu’elle est véhiculée encore et encore, basée sur la séduction, le sexe, les totons et le cul. Montrez-moi une publicité de Bud Light et son tabarnack de manoir, et je ressens une violence rare. La publicité vise sans se cacher les hommes, style « viens rencontrer des filles au Manoir Bud Light » et on voit des filles sur-faites et sous-habillées comme des pornstars, tout pour donner le rêve d’une orgie digne du meilleur film de cul, où bien sûr les filles ont la noble tâche de recevoir le sperme dans leur face. Ce qui m’enrage n’a rien à voir avec la domination masculine ou féminine, mais avec l’imbécilité générale : on continue tous et toutes à sexualiser la moindre bébelle, et surtout la moindre femme ; encore pour des raisons de publicité et donc d’argent (parce que je suis sûre que les p’tits cons qui vont au Manoir Bud Light ne vivent PAS la soirée d’orgie à laquelle on les fait rêver) ; on continue à jouer ce jeu stupide pour garder le monde dans une survalorisation de l’insipide, du formatage, du contrôle, de la consommation, de l’enrichissement des grosses compagnie qui font de la pisse comme Bud Light, tout à fait comme dans les pires moments de l’Histoire où les enfants, les femmes, les homosexuels, les noirs et les pauvres étaient exploités et dévalorisés.

Annick, je partage ton opinion pour ce qui est des chansons pop aux textes nuls à chier. Et c’est malheureux parce que ce sont ces chansons qui sont écoutées, généralement, par la jeunesse. Bien sûr cela mérite d’être nuancé ; il y a des chansons pop pour matantes, dont les textes sont acceptables, mais rien qui ne porte franchement des idéaux, ou même des émotions autres que celles contenues dans « reviens mon amour / je t’aime pour toujours / mon cœur est triste / car je suis un artiste / du malheur / et de la peur / je pleure dans mon lit / en bouffant des rats au tzatziki / reviens au plus criss mon coquin / sinon je me déchire l’utérus sur le tapis IKEA de notre condo urbain. » Faire chanter à des chanteurs et chanteuses populaires des textes d’auteurs de frappe, de cœur et d’influence dans le monde théâtral et littéraire québécois aiderait peut-être à partager des idées qui isolent moins les hommes et les femmes dans leurs rôles clichés.

Je suis une auteure femme et féministe et j’ai une parole de femme, parce que c’est la mienne et que je ne me sauve pas de qui je suis. J’ai souvent, dans ma courte vie d’auteure, eu à discuter de ça. Au début de mon parcours, j’ai été en colère contre les propos de certain(e)s qui disent que le théâtre a longtemps été un monde d’homme, et que les femmes ont une parole qui cadre plus difficilement sur la scène. Le sous-entendu que moi, j’entends : les « pièce-machines » (efficaces et actives) sont des pièces d’hommes (et sont meilleures) alors que les « pièces-paysages » (intimes et impressionnistes) sont des pièces de femmes (et sont moins bonnes). Les femmes qui écrivent des pièces-machines sont hots parce qu’elles sont acceptées par les hommes, alors que celles qui écrivent des pièces-paysages sont trop féminines et ne toucheront qu’une petite partie de l’auditoire. Les hommes qui écrivent des pièces-machines sont hots parce qu’ils font la mode, et les hommes qui écrivent des pièces-paysages sont romantiques, poétiques, gays ou géniaux.

Quand j’ai entendu ça, ça m’a donné envie de prouver que toutes les paroles, féminines, masculines, machines, paysages, avaient leur place sur une scène et surtout, dans la vie des gens. Ça m’a donné envie de prouver qu’on se câlice du sexe de la personne quand elle écrit. Que les hommes n’ont pas envie d’être prisonniers de leurs moules masculins et que les femmes non plus. Qu’on est ben écoeurés du joug de la mode-machine-masculine-machin. Que l’écriture, c’est de l’âme. Et l’âme, ça n’a pas de sexe.

Et moi, femme-paysage, je porte une parole qui n’a pas besoin de chercher l’approbation de la mode pour être nécessaire.

À l’École Nationale, il y a deux personnes par année qui sont à acceptés en écriture. Dans mon année, on était deux filles : Rébecca Déraspe et moi. Ça faisait quinze ans que deux filles n’avaient pas été prises ensemble. On nous en a tellement parlé. Ça faisait réagir tout le monde. Ah! Deux filles! Deux filles en écriture! C’était de la curiosité, de la surprise, rien de négatif, mais franchement, les réactions prouvent qu’il y a un manque. Les femmes qui écrivent provoquent beaucoup de réactions. Elles dérangent. Et je pense que tout le monde aime ça. Alors Annick, si ce que les gens aiment de nos échanges sur ce blogue, c’est qu’on est deux filles qui livrent publiquement nos pensées, ça veut dire que oui, c’est un besoin que nous avons comme société et que non, le combat d’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas terminé.

Les femmes prennent de plus en plus leur place au théâtre, en littérature, sur la place politique, sur la place sociale. Et les hommes, généralement, les accueille. Je voudrais que toutes les femmes prennent conscience de cette ouverture de la part des hommes et en profitent pour être fières d’être des femmes.

Même maladroits. Même brusques. Même moqueurs. J’aime les hommes qui nous ouvrent les bras.

Une femme, auteure, je ne sais plus qui, disait que pour une femme, c’était difficile d’écrire sur les femmes sans que ça soit automatiquement interprété comme une prise de position féministe. Est-ce qu’on peut être un humain qui écrit sur les humains? Est-ce que les hommes qui écrivent sur les femmes sont considérés comme féministes? Est-ce que les hommes qui écrivent sur les hommes sont considérés machos, ou rétrogrades? Est-ce que mon propos est moins incarné si je parle des hommes parce que je suis une femme? Non! Je parle de ce qui me touche, je parle de ce que je sens, je dis ce que je pense ; et ce qui me touche, ce que je sens et ce que je pense concerne les hommes et les femmes.

J’aimerais ça que les gens puissent entendre ce qu’on dit, plutôt que d’entendre ce qu’ils pensent qu’on dise.

Annick. J’ai hâte d’entendre ce que toi, tu penses. Si tu t’en sauves, du féminisme, ou si tu t’en réclames.

Et les autres. Les hommes, les femmes qui venez de lire ce billet. J’aimerais beaucoup vous entendre, vous aussi.

Julie-Anne Ranger-Beauregard

À propos de Julie-Anne Ranger-Beauregard

Julie-Anne Ranger-Beauregard est diplômée de la cohorte 2010 du programme d'Écriture Dramatique de l'École Nationale de Théâtre du Canada. Avant son entrée à l'ÉNT, elle a reçu le prix de l'Égrégore pour sa première pièce, LE CREUX DE LA PEAU en 2003 et sa pièce L'ÉCHAPPÉE a été mise en lecture au Festival du Jamais Lu en 2004. Durant ses études, on a pu voir LES DRAPS OUVERTS dans une mise en scène de Sylvain Bélanger et LES ÂMES SOEURS (jeune public) dans une mise en scène de Vincent-Guillaume Otis. Sa pièce LA PATTE AU LOUP (mention spéciale du jury pour le Prix Gratien-Gélinas 2011) a été présentée par les finissants de l'ÉNT au Monument National en mars 2011, dans une mise en scène de Claude Poissant. En mai, sa pièce FAIRE L'AMOUR À GRÉGOIRE a été présentée au Festival du Jamais Lu, dans une mise en lecture de Guillaume Sauriol-Lacoste, metteur en scène de sa pièce LES SAUVAGES, qu'on a pu voir au théâtre de l'Esquisse en juin. Elle a remporté cette année la 7e édition du concours Le théâtre jeune public et la relève, offert par le CEAD, la Maison Théâtre et l'Option-Théâtre du Cégep de Lionel-Groulx pour sa pièce LA FAMILLE PÉPIN, qui sera présentée au studio Charles-Valois du collège Lionel-Groulx en décembre 2011 et à la Maison Théâtre en janvier 2012. À la télévision, elle est l'une des scénaristes de l'émission 1,2,3 GÉANT! qui verra le jour en septembre sur les ondes de Télé-Québec.

Une réponse à FEMME-PAYSAGE

  1. Denis Bélanger dit :

    Rien ne se perd…rien ne se crée…tout se transforme !

    Cette phrase liée au monde de la physique prend tout son sens dans tellement de sphères chez l’humain. La relation ou définition d’homme et femme qui change selon les époques mais qui, au fond, demeure la même soit deux animaux vivant dans un même espace mais avec des sensibilités différentes mais tellement semblables à la fois. Fruits de nos environnements qui nous ont confortés dans ces modèles plus ou mois efficaces,hommes et femmes ont été longtemps liés à ces moules légués par nos aieux. Le monde moderne tend à revisiter ces formes et laissés à chacun le choix de sa propre forme de vie, ce qui n’est pas encore habituel pour plusieurs d’entre nous. Pour moi, le *féminisme* est un constat d’injustices réelles mais qui ne sont que perdues dans une miriade d’injustices sociales de toutes sortes. Il faut comprendre que nous sommes des *personnes * qui devont prendre en main nos destinées et que le monde inéga,l bâti au cours des siècles, ne peut corriger le tir en quelques générations !
    Nos petites et courtes vies doivent assimiler ces données et faire au mieux pour notre mieux-être personnel et collectif. Pour ma part, il y a longtemps que j’ai délaissé le combat collectif ou plutôt que celui-ci a maintenant lieu sur le terrain individuel où chaque résultat devient exemple et encouragements pour moi et mes semblables. C’est ainsi, à mon humble façon que le monde , incluant les relations hommes et femmes prennent un sens plus….égalitaire ! :-) Denis

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