LE MATIN SE LÈVE ENCORE SUR TOI MON AMOUR

Dans la première scène de La patte du loup, il y a les mots : mourir, terrifiée, danger, haine, étrangle, enfonce, suant, vomir, dresser, attache, déchire, écoeure, sang, ongles, écartées, fourrer, trous de cul, clitoris tranché, carabine, sexe sec, ridiculise, serre, grogne, pleure, jouit, gâchette, pow.

On peut peut-être dire que j’utilise les mots durs du monde mou.

Et à travers les mots du monde intime, il y a mes revendications, mes dénonciation, mes convictions, ma rage. Ce sont, je le crois, les mots du monde social.

Comme quoi l’un cache l’autre.

Mais, bon. Dans la dernière scène de La patte du loup, il y a aussi les mots : éphémère, mer, famille, couverture, manège, matin avec bacon, caresse, histoire, vie, encore, longtemps, concentré, libre, musique, enfant, jardin, amis, été, ciel.

Les vrais mots mous.

C’est à ce moment-là, généralement, que je suis nue.

Ne vous laissez pas berner par Annick. Ce n’est pas vrai qu’elle manque de magie, de poésie, de possibilités d’évasion/d’invasion, et de possibilités de rédemption. Au contraire. La tendresse surgit entre ses lignes mitraillettes. C’est là où le cœur rejoint la colère.

Tu vois Annick, c’est toi qui fait du théâtre politique et c’est moi qui aime le théâtre politique. Surtout si ça peut faire années 70. L’espoir que les gens avaient après la révolution tranquille et avant le premier référendum me fait frissonner à haute densité. Hippie. Oui. Je rêve d’être de l’époque Hippie parce que l’image que j’en ai – qui est peut-être biaisée mais on s’en fout parce que ce qui compte maintenant, c’est la marque que ça laisse – c’est celle d’un gigantesque regroupement humain. C’est pouvoir chanter côte-à-côte « All we are saying / is give peace a chance » sans se cacher derrière cette ironie lâche qui sauvegarde l’orgueil de beaucoup de monde.

J’aime les Beatles, Peter, Paul and Mary, Simon & Garfunkel, Harmonium. J’aime imaginer ces époques et ces gens se confondre en un même mouvement humain, celui de la voix sans artifice, la voix qui sait chanter «  Well I got a hammer / and I got a bell / and I got a song to sing / all over this land / it’s the hammer of Justice / it’s the bell of Freedom / it’s the song about Love between my brothers and my sisters / all over this land » debout, dehors, en y croyant.

Ce ne sont pas des mots mous. Ce ne sont pas des gens mous. Le dialogue est partout. C’est comme ça que j’imagine les Hippies. C’est comme ça qu’est mon cœur Hippie. Fondamentalement. Je sens se soulever en moi une force unique, quand il est question de croire ensemble en la liberté, la beauté, l’intégrité et l’amour. Le mouvement collectif est capable des plus grandes beautés et des pires horreurs. La différence, c’est que l’horreur se fait avec beaucoup, beaucoup d’ironie.

Quand j’ai vu le film Dédé à travers les brumes, le moment où j’ai été le plus bouleversée, c’est la scène du référendum. C’est l’espoir, la joie, l’euphorie qui se transforme en mutisme, en consternation, en désespoir. Je me souviens du référendum de 95 comme on se souvient des choses à onze ans. Nous avions notre pancarte OUI qui trônait devant chez nous. Je chialais contre les rues qui avaient des majorités de NON. Je sentais le combat souterrain et les préjugés d’un côté comme de l’autre. Le malaise de ce conflit. Je me souviens de vivre le même passage de l’espoir au désespoir, à voir mes parents devant la télévision et à sentir que ce moment était plus grand que ça.

Je porte les marques du NON. Je porte les revendications des années 60-70. Je porte la prise de parole. Je porte les marques des étrangleurs catholiques, des étrangleurs anglophones, des étrangleurs économiques et politiques. Je porte les marques des étrangleurs français, des putes, des orphelins, des pauvres qui ont fait naître nos familles. Je porte les marques des étrangleurs colonisateurs qui ont massacré la culture amérindienne, la nature sauvage. Je porte les marques des hommes étrangleurs qui ont oublié, pendant ces longues années de l’histoire de l’humanité, que la justice, pour qu’on puisse lui donner ce nom, se faisait entre tous les humains de tous les sexes, toutes les origines et toutes les conditions économiques.

Je n’essaie pas de faire de l’Histoire. Je ne connais pas grand chose à l’Histoire. C’est difficile. Je m’efforce de ressentir l’Histoire. Je m’efforce de la faire passer à travers moi. C’est difficile pour moi de comprendre que l’Histoire a eue lieue avec la même existence concrète que l’Histoire qu’on vit actuellement. Que les gens dont on a fait les portraits ont eu un visage, un corps et une vie aussi concrets que mon visage, mon corps et ma vie. Ce n’est pas banal. De la même façon que je m’efforce de comprendre que les syriens, les norvégiens d’aujourd’hui sont aussi concrets que moi aujourd’hui. Que Jack Layton mort est aussi concret que moi vivante. Je me demande chaque jour comment les autres se sentent à l’intérieur, si leur cœur est à l’étroit dans la cage, si c’est lourd de remonter la colonne en ligne droite, si ils ont cette urgence qui leur mord le cul et cette énergie qui s’affaisse vite. Je me demande chaque jour comment c’est dans la tête des autres, si ça roule tout le temps, s’ils n’ont pas envie, parfois, de fuir cette chose qui roule, les pensées éclairs qui laissent des traces confuses. Comment les émotions sont vécues chez chacune de ces personnes, où se niche la colère, et la peur, et la joie, où se niche l’angoisse et l’enfance, où se niche l’espoir et l’envie de faire la paix? Chaque jour je suis curieuse de savoir comment les autres constatent ou ne constatent pas leur existence concrète. L’humanité vivant à cette seconde précise est innombrable. Trop de gens, trop de situations sociales, politiques, humaines, trop de différences, trop de structures de la pensée, trop, trop… Alors l’humanité de l’humanité? Tous les hommes et toutes les femmes, et j’ai envie de dire tous les animaux qui ont vécu sur cette planète depuis la nuit des temps, tous ces gens, comprendre et sentir leur poids, leur importance aussi grandiose, aussi banale que la mienne? Devant ça on est vaincus. Bien sûr. Pour me faire du bien, j’essaie d’imaginer tous les attachements que les hommes, les femmes et même les animaux ont sentis, ressentis, construits, constatés les uns pour les autres. Imaginer chaque être vivant et son réseau d’amour autour de lui. Une ligne qui nous unit à chaque être aimé. Imaginer chaque être et ses êtres aimés à travers les âges et à travers le monde. Imaginer le réseau indéniable que ça crée. Me dire que si les gens s’en tenaient à ça et ne tentaient pas de voler et violer humains et nature, y’en aurait pas de problème. Ostie.

Évidemment, je peux essayer d’imaginer le réseau de haine qui unit les hommes et les femmes à travers les âges et à travers le monde. Mais c’est assez pour m’envoyer dans mon lit faire une sieste de plus.

Gil Courtemanche est mort. Lui aussi. Romancier, journaliste à travers le monde qui a vu le dur que même les mots durs n’expriment pas. En décembre 2008, il a écrit dans le Devoir :

« Expliquer le monde est un piège. Celui qui le fait domine et risque de perdre ses repères, ses bases, ce millier de petites choses qui font la vie quotidienne, tissent des liens familiaux, nourrissent l’amour quotidien, l’amitié ou les plaisirs simples. J’ai longtemps cru que la vie était relativement simple et le monde extrêmement complexe, et je ne me suis jamais demandé pourquoi j’écrivais tant sur le monde et si peu sur la vie. […] Le monde est d’une simplicité confondante. Des jeux d’intérêts, des blocs d’influence qui se modifient, qui évoluent de manière généralement prévisible, des forces économiques qui peuvent s’analyser. Il existe des surprises, mais nul mystère impossible à percer. La vie de tous les jours, par contre, quelle complexité et quel effort d’attention elle requiert. La complexité des relations humaines risque d’échapper à celui qui explique le monde, mais aussi à beaucoup d’autres. Car nous sommes nombreux à croire que la vie quotidienne est simple et dépourvue de pièges. Obnubilés que nous sommes par le travail, la crise, les habitudes ou le déneigement, notre regard pour l’autre est myope. […] Là, j’écris surtout pour les hommes, car nous nous complaisons facilement dans l’explication du monde et le refus de la vie qui nous semble trop complexe et désordonnée. Les hommes craignent l’incertain, le douteux, l’incompréhensible. »

La différence qu’il fait entre le monde et la vie me semble d’une immense justesse. Je sais que moi, c’est la vie qui m’intéresse, avant le monde. Et je comprends qu’en s’intéressant au monde et en faisant face à l’horreur, on n’ait pas le choix de se bâtir une carapace, un char d’assaut. Pour encaisser, pour ouvrir les yeux, pour voir le monde en face, ça prend une armure. Je suis consciente de ce qui se cache en-dessous de l’idée de faire passer la vie avant le monde. Le danger, c’est de se désintéresser du monde. De la collectivité. De la politique. C’est l’individualisme. On pourrait dire ça, oui, et avoir peur de ça, le méchant individualisme. On le dit si mauvais. On l’associe à la possession de biens, à la surconsommation, à l’égoïsme. Mais si on appelait ça de l’humanisme? Il me semble que s’intéresser à la vie, ce n’est pas acheter des télés plasmas, des chars de l’année, des bijoux à mile piastres, ni fermer les yeux sur l’injustice et la douleur. S’intéresser à la vie, c’est s’intéresser à l’humain dans ce qu’il a de plus fondamental, de plus universel, et qu’on partage avec le cheval, le lézard, la mouche, la fleur, l’arbre, la mer. S’intéresser à la vie c’est s’intéresser à chacune des vies, chacun des humains, donc à la collectivité, donc au monde. Sinon, moi, je me perds. Comme je me perds dans la section « monde » du journal.

Mais je me retrouve quand je lis l’histoire d’une femme violée par les hommes du camp ennemi. Je me retrouve quand j’apprends que les juifs condamnés à rester dans un ghetto en attendant de se faire envoyer en camp de concentration passaient leurs soirées affamés, à chanter, faire du théâtre et de la danse. Je me retrouve quand je vois comment la vie trouve son chemin. Je me retrouve quand je peux entrer dans la douleur d’une personne qui a la générosité de s’ouvrir aux autres pour raconter son histoire.

Je pense qu’il faut se protéger assez du monde pour préserver sa foi en l’amour. Je pense qu’il faut se protéger assez du monde pour préserver son espoir et son urgence.

L’une des histoires qui me prend le plus au tripes, c’est celle de l’attentat à la Polytechnique. Parce que c’était chez nous, parce que c’était contre les femmes, et parce que j’étais née : c’était contre moi. Chaque fois que j’y pense. Chaque fois que je lis là-dessus. Je sens une colère et une impuissance, une peur, une révolte qui ne se nomme pas avec les mots durs, ni avec les mots mous. Par cette brèche dans l’Histoire je SENS que l’humain veut faire mal à l’humain. Je n’ai plus confiance, je suis déracinée, anéantie, et je pense que ce sentiment est conjoint de toutes les guerres, de tous les massacres, de tous les meurtres, de toute chose que l’humain fait à l’humain qui dépasse la compréhension, qui donne envie de vomir. Ça écrase l’enfant que je suis sous un poids lourd de fer, de ciment, de marde, de violence qui me rend démunie. Démunie, complètement. Et c’est sûrement ça, ma force, là-dedans. Le fait d’être démunie. Parce que ça veut dire que je n’imagine pas le monde comme ça. Et donc que le monde s’imagine autrement. Et que je ne suis pas toute seule à imaginer le monde autrement. Et que c’est, oui, en se mettant debout, dehors, ensemble, sans ironie, en parlant, en chantant, en écrivant, en criant, en murmurant, en aimant, en se faisant des familles, en se faisant des amis, en se faisant des réunions, en se croyant les uns les autres, c’est comme ça qu’on fait un monde.

Je ne veux pas perdre ça. Et quand je suis révoltée par quelque chose qui se passe au coin de ma rue, ça ébranle mes convictions. Ébranler, ça ne veut pas dire que ça les fait s’écraser par terre comme des fruits pourris. Ça veut dire que ça les ravive. Ça les réveille. Ça leur donne une énergie de monstre.

Je pense que tu les as, Annick, tes 20 mots durs. La fiction me sert souvent pour mettre un écart entre ce que je suis et ce que je donne à l’autre. Donc. Aujourd’hui. J’ai pas envie.

Déjà ma parole, écrite, devient de la fiction. Celle d’un personnage qui s’appelle Julie-Anne Ranger-Beauregard, la fille à quatre noms, interprétée, comprise, incomprise, petite bombe d’eau dans le monde sec.

Et toi, Annick. Pour faire dans le défi à vivre/vaincre. Pour ta réponse dérangeante, et désobéissante.

Je voudrais que toutes tes phrases commencent par « Je sens ».

À vous.

« Je voudrais pouvoir t’offrir le peu que je sais

Y’a deux importances, la première c’est toi pis moi

L’autre, c’est qu’il nous reste encore un autre jour

Le matin se lève encore sur toi, mon amour

[...]

Si je pouvais t’offrir un place qui te ressemble

Un lieu qui grandit, même si parfois nos mains tremblent

Pour la première fois, l’hiver serait moins gris

La neige pourrait rester blanche sur toi, mon pays »

(Harmonium)

Julie-Anne Ranger-Beauregard

À propos de Julie-Anne Ranger-Beauregard

Julie-Anne Ranger-Beauregard est diplômée de la cohorte 2010 du programme d'Écriture Dramatique de l'École Nationale de Théâtre du Canada. Avant son entrée à l'ÉNT, elle a reçu le prix de l'Égrégore pour sa première pièce, LE CREUX DE LA PEAU en 2003 et sa pièce L'ÉCHAPPÉE a été mise en lecture au Festival du Jamais Lu en 2004. Durant ses études, on a pu voir LES DRAPS OUVERTS dans une mise en scène de Sylvain Bélanger et LES ÂMES SOEURS (jeune public) dans une mise en scène de Vincent-Guillaume Otis. Sa pièce LA PATTE AU LOUP (mention spéciale du jury pour le Prix Gratien-Gélinas 2011) a été présentée par les finissants de l'ÉNT au Monument National en mars 2011, dans une mise en scène de Claude Poissant. En mai, sa pièce FAIRE L'AMOUR À GRÉGOIRE a été présentée au Festival du Jamais Lu, dans une mise en lecture de Guillaume Sauriol-Lacoste, metteur en scène de sa pièce LES SAUVAGES, qu'on a pu voir au théâtre de l'Esquisse en juin. Elle a remporté cette année la 7e édition du concours Le théâtre jeune public et la relève, offert par le CEAD, la Maison Théâtre et l'Option-Théâtre du Cégep de Lionel-Groulx pour sa pièce LA FAMILLE PÉPIN, qui sera présentée au studio Charles-Valois du collège Lionel-Groulx en décembre 2011 et à la Maison Théâtre en janvier 2012. À la télévision, elle est l'une des scénaristes de l'émission 1,2,3 GÉANT! qui verra le jour en septembre sur les ondes de Télé-Québec.

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