C’EST PAR AMOUR QUE NOUS CHANGEONS L’HISTOIRE

Dans la première scène de Ce samedi il pleuvait, il y a aussi les mots : splasher de l’acide, scie à chaînes, faussement, brailler, spasmes, névrose, CSN, cul sec, vider de mes organes, désaccord, opposé, cash, couilles, Hummer, rejet, Gilbert Rozon et extraterrestre.

Pis dans la dernière scène de Ce samedi il pleuvait, il y a les mots : torpeur, dézipper ma braguette, jouir de la vibration perpétuelle de mon Blackberry, crash boursier, claquer la porte, claquer ma paye, sauter ma femme, hurler, en se vomissant dessus, irréaliste, intolérable, planétairement et sortir dans’rue en s’agitant le pompon.

Alors, je ne m’en sors pas. Les mots mous ne surgissent pas à la fin de mes histoires. Ils ne mettent ni l’auteur ni les personnages à nu. Les mots fragiles n’arrivent pas, bienfaiteurs, en fin de parcours, comme pour prouver que les personnages ont changé, qu’ils ont évolué et que leur existence sera désormais moins lourde ou que les rapports qu’ils entretiendront entre eux seront plus sains. Je souhaite que mon théâtre puisse démontrer que tout ce qui semble problématique dans notre façon d’agir socialement peut être compréhensible si on ne regarde pas la vérité en face, mais si on change notre angle de perception, si on se penche et s’y penche différemment. Si on regarde la vérité de côté. J’écris des fictions dans lesquelles les personnages ont un gros front social, une carapace du câlisse. Des personnages qui tiennent des propos rudes, violents, et qui les hurlent, les hurlent, les hurlent… Par instinct de survie. Parce qu’ils se sentent coïncés. Parce qu’ils étouffent. Mais entre les lignes dures de ces êtres d’apparence durs, il y a cet amour latent que personne ne croit présent, ne croit possible, mais qui subsiste, qui agit de façon invisible sur le dénouement des gorges et sur celui de l’histoire. Il y a cette force qui résiste au cynisme ambiant, cet amour invisible qui s’élève inconsciemment contre les protections de marde que l’on se crée. Celles qui trop souvent nous tiennent à un bras de distance de nos accomplissements intellectuels, physiques, affectifs. Celles qui nous donnent l’impression de devoir faire cavalier seul dans un monde qui nous marginalise, nous condamne, nous exclut.

Je pense que mes personnages, de façon générale, se sentent mésadaptés d’être qui ils sont, de penser ce qu’ils pensent et cherchent à tout prix à « rentrer dans le moule », à « se fondre à la masse », pour « avoir la paix », se « sentir mieux », « vivre une vie normale », « comme tout le monde », parce que « c’est la marche à suivre pour atteindre le bonheur ». Et dans cette quête imbécile, ils s’engagent corps et âme. Quitte à nier ce cœur qui leur bat entre les côtes, quitte à se marcher dessus, quitte à s’anéantir eux-mêmes. Et ce qui m’intéresse c’est la faille. Leur faille. Celle qui les empêchera, de façon sous-terraine, de se laisser prendre par cette spirale de conformisme, de confort et d’indifférence à laquelle ils aspirent, au fond, comme tous bons citoyens épuisés de leur époque. Mais je ne veux pas qu’ils réussissent à être « comme tout le monde ». Et je veux qu’ils se sentent loosers de ne pas réussir, qu’ils se sentent coupables et incapables, mais qu’en déviant de leurs objectifs, ils soient positivement transformés. En n’en sachant rien. Je veux que ce qu’ils perçoivent comme des échecs personnels soit ce qui les sauve d’une existence monotone et programmée. Je veux que l’amour, la filliation, l’attachement, la tendresse, la beauté, l’espoir, la confiance, le dépassement, la solidarité soient sous-jacents aux fictions qui me sortent de la plume. Que ce soit et demeure des thèmes inavoués, omniprésents, mais invisibles à l’œil nu. Que ce soit des munitions cachées que mes personnages ignorent qu’ils possèdent. Et, pire encore, qu’ils ne veulent pas posséder, qu’ils se défendent de posséder.

Comme leur auteure, d’ailleurs…leur auteure à qui des auteures comme Julie-Anne donnent de sérieuses leçons de magie, d’étincelles, d’amour!

Entre le dur et le mou, finalement, je suis celle qui laisse le mou arriver par la bande, s’infiltrer par les crevasses de la dureté de l’existence et agir sur les individus, les communautés, les sociétés aveuglées qui la façonne. Je crois le mou plus fort lorsqu’il se déploie secrètement, lorsqu’il nous pogne dans le détour. Qu’il nous crisse à terre. J’aime le mou qui désintellectualise nos discours savants, qui décloisonne notre pensée rationnelle, qui la libère et l’enrichit. Au théâtre comme dans la vie intime des êtres intimes que nous sommes, je veux que le mou surprenne et motive inconsciemment les paroles dures qui nous provoquent, nous font réagir, nous permettent d’avancer.

Ma colère, mon aversion et mon dégoût ne sont pas dirrigés contre le théâtre politique et contre les hippies, au fond. Mais contre le fait que ces concepts, ces idées, ces mots soient à ce point galvaudés, sabbotés, banalisés. Qu’on ne leur octroit plus leur sens noble, leurs pensées révolutionnaires, leurs passions brûlantes et leur esprit de communauté, de partage et de rassemblement. En fait, j’entretiens une colère immense, une aversion viscérale et un dégoût avoué envers notre façon toute contemporaine, toute cynique de percevoir le théâtre politique et le mouvement hippie. Je déteste, oui, le théâtre politique et les hosties de hippies si on les associe aux merdes auxquelles leur image d’aujourd’hui et les clichés qu’on se fait d’eux, renvoient. Mais je ne peux et ne pourrai jamais cracher sur la paix et l’amour ou encore sur un théâtre investi de revendications sociales et politiques.

Ça va peut-être en jeter quelques-uns en bas de leur chaise, mais quand je perds du temps à remplir ce genre de questionnaires qui nous demandent de répondre à 50 questions du style ton plat préféré, ton signe astrologique, ton auteur préféré et à quelle époque tu aurais voulu vivre je réponds : la raclette, bélier ascendant taureau, Wajdi Mouawad et le Québec des années 60-70! Si, comme Julie-Anne, j’aime les Beatles, Simon and Garfunkel et Harmonium, si, comme ma correspondante, « je sens se soulever en moi une force unique quand il est question de croire ensemble en la liberté, la beauté, l’intégrité et l’amour. » Et que je crois que « Le mouvement collectif est capable des plus grandes beautés et des pires horreurs. » mais que « La différence, c’est que l’horreur se fait avec beaucoup, beaucoup d’ironie. », ce qui me fait capoter sur ces années-phares, c’est les monologues d’Yvon Deschamps, les tounes de Charlebois, le théâtre de Michel Garneau et de Jean-Claude Germain. Mais c’est surtout que si j’avais pu être quelqu’un d’autre ou vivre une semaine dans la vie d’une personnalité connue, j’aurais aimé être Pauline Julien. Vivre une vie artistique avec cette ferveur et cet engagement qu’elle avait. Chanter l’amour de mon pays en même temps que celui d’un homme. Sans peur de l’analogie, en la cherchant, même l’analogie. Faire l’amour avec Gérald Godin, chanter pour le Parti Québécois. Interpréter les mots de Gilles Vigneault, de Claude Gauthier, de Raymond Lévesque, de Stéphane Venne… de Réjean Ducharme, de Michel Tremblay, comme Pauline! Pis aussi mes propres mots, comme Pauline! Sans toutefois négliger ce qui se passe en France : Ferré, Aznavour, Boris Vian, Anne Sylvestre! Vivre de grands chagrins et aussi des grandes épreuves. Me suicider à 70 ans, comme Pauline!

J’en veux aux interprètes comme Luce Dufault et Isabelle Boulay de chanter des affaires mièvres qui ne veulent rien dire, dans ce Québec de 2011 qui aurait tellement besoin d’une couple de coups de pieds dans le cul. J’aimerais ça, moi, qu’Isabelle Boulay chante du Olivier Choinière, du Philippe Ducros, du Evelyne de la Chenelière ou du Fanny Britt, de même, juste pour voir. Juste pour voir si ça se peut. Ce genre de transmission. Faire le pont entre la chanson pop et des plumes vives et vindicatrices qui ont un regard aiguisé sur notre société. J’ai l’impression que dans les années 60-70, au lieu de se laisser dépasser, les artistes établis emboîtaient le pas de la jeunesse. Qu’ils étaient choqués, confrontés, mais qu’un dialogue finissait par surgir. Comme Jean-Pierre Ferland qui, après avoir assisté à l’Ostidshow, s’en reviré de bord pis est arrivé avec Jaune, un des meilleurs albums québécois de tous les temps. Mais ça se passait dans les deux sens, les jeunes savaient d’où il venaient et respectaient les pionniers de leur art. Charlebois chantait du Claude Péloquin, du Réjean Ducharme, du Marcel Sabourin, oui, mais aussi du Gilles Vigneault! Pis ça passait, pis ça fittait, ça cohabitait sur les mêmes albums tous ces noms-là! Naturellement.

On m’a demandé de participer à une soirée de lectures à caractère politique. Souverrainiste. J’ai dit oui. En jasant avec la personne qui m’y a convié, je me suis rendue compte que ça ne coulait pas de source, en moi, cette envie de bâtir un pays. Marianne me parlait des yeux et de la déception de son père qui a vécu durement les deux échecs référendaires. Elle me parlait avec passion de son pays rêvé et avec tiraillement de l’apparent vide de solutions concrètes à mettre en œuvre pour que ce rêve d’un passeport québécois se concrétise. Et je ne pouvais que comprendre ce qu’elle me disait de façon rationnelle. Son impression que son ADN soit pour la séparation du Québec, qu’au-delà de toutes considérations idéologiques, il y avait une naturelle filiation qui la menait émotivement à suivre ce chemin m’a profondément émue. Moi, ma mère, elle avait des posters de Pierre Elliot Trudeau sur les murs de sa chambre quand elle était ado. M’aimez-vous quand même? Est-ce que j’ai le droit de faire partie de votre gang, de serrer les poings avec vous? Ma mère, elle avait aussi des posters de Paul McCartney et de son groupe de hippies, dans sa chambre, comme quoi elle n’est pas si méchante que ça! Moi, quand Julie-Anne évoque ses 11 ans de 1995, à part de la trouver jeune par opposition à moi qui avait 15 ans en 1995, il m’est difficile de ressentir ce que son cœur de fillette a pu ressentir, en déambulant dans les rues et en se fâchant contre les maisons qui avaient des pancartes du « non » devant chez-elles. J’aimerais bien pouvoir entretenir ce genre de souvenirs par rapport au passé politique québécois, moi aussi. Je voudrais bien, avoir le cœur tout bleu et le fleurdelisé ancestralement tatoué dessus. Mais je ne le peux pas. Devant les luttes à mener, parfois, à cause de ça, JE me SENS dépourvue. Et fausse. Et pas à ma place.

On m’a pourtant demandé de participer à une soirée à caractère politique. Souverrainiste. Et j’ai pourtant dit oui. Et pas parce que j’avais une envie incommensurable de participer à un énième événement au bar les Pas Sages afin de soutenir les activités de financement d’une nouvelle compagnie de la relève. Ce n’est pas le genre de choses qui constituent l’apothéose de l’auteur dramatique contemporain, loin de là! Ce n’est donc pas pour cette raison que j’ai accepté avec mon gros smile d’adolescente qui va faire des mauvais coups d’étampé dans la face. Mais parce que ce qui a forgé mes allégeances politiques actuelles, ce qui me fait monter aux barricades en faveur de cette terre, cette langue, ce peuple qui est le mien, ce sont les œuvres engagées d’hier et les descendants émus d’aujourd’hui.

Julie-Anne, JE SENS que je pourrais m’ouvrir le cœur en faisant gicler l’amertume de mes origines partout sur ce blogue, mais JE SENS que pour rendre justice à ton défi, pour le relever sans filtre et sans demi-mesures, il me faudra m’éloigner drastiquement du politique, du social, du théâtre. Tu recevras donc tout ce que JE SENS en privé. Je te plains, d’ailleurs… Mais tu l’auras cherché…

Julie-Anne
On parle beaucoup de mots mous, d’intimité à dévoiler, de prise de parole, de combat et d’étiquettes, toi et moi. Pis, mine de rien, on est des filles. Te considères-tu comme une citoyenne féministe, comme une auteure féministe? Comment ces questions-là se manifestent en toi, et dans ta pratique? Crois-tu que le combat est vain, désuet, essentiel…toutes ces réponses? On m’a dit, que ce qui était beau, dans nos échanges sur ce blogue, c’était qu’on était deux filles qui livraient publiquement leur pensée. Crois-tu que c’est une chose rare et précieuse aujourd’hui, au Québec, en 2011? Que ça peut et doit faire notre distinction?

Le CEAD organise une table ronde intitulée : Générations : les mères artistiques, le 12 septembre à 17h au Quat’sous, pendant Dramaturgies en dialogue. Ils poseront à leurs invitées la question suivante : « La filiation artistique féminine est-elle possible? » et les intervenantes parleront de leur œuvre et présenteront leur mère artistique. Si on t’avait proposé de faire partie de cette table-ronde aurais-tu accepté? Et si oui, qu’aurais-tu dit?

Pour vous, pour le Québec (et pour Julie-Anne)
Une des chansons que j’écoute en boucle depuis plus de 10 ans.
Une parole sur laquelle je me suis construite individuellement et socialement.
Des mots que JE SENS presque m’appartenir.

C’est bien certain que je t’aime encore
Même si je reviens d’un long voyage
Des jours des siècles dans la nuit
Tu vois bien que je suis pas partie
Tu vois bien que je suis bien en vie
C’est bien certain que je t’aime encore
Vois-tu? C’est une chanson d’amour
C’est une toute autre chanson d’amour
Vois-tu? C’est une histoire d’amour
C’est une toute autre histoire d’amour

(…)

Vois-tu? J’ai envie de te faire l’amour
J’ai envie de te caresser
J’ai envie de te dire que tu es beau
J’ai envie que tu chantes
J’ai envie de te regarder plein les yeux
J’ai envie de t’ouvrir
Comme une fenêtre
J’ai envie que tu sois heureux

(…)

C’est par amour que nous changeons d’histoire
C’est par amour que nous changeons l’Histoire
C’est par amour que nous changeons d’histoire
C’est par amour que nous changeons l’Histoire

Pauline Julien : Urgence d’amour

Annick Lefebvre

À propos de Annick Lefebvre

Avant d'avoir terminé son Bacc en critique et dramaturgie, Annick Lefebvre avait assis ses fesses de stagiaire dans la salle de répétition d'INCENDIES de Wajdi Mouawad et participé, à titre d'auteur, au Sommet sur l'engagement du Théâtre du Grand Jour. Depuis sa sortie de l'UQÀM en 2003, elle a semé des courts textes dans des événements de plusieurs compagnies : La SHOP, Les Foutoukours, Globe Bulle Rouge, Drôle de Monde, Les Têtes Chercheuses et Ombres Folles. Sa pièce ARTÈRES PARALLÈLES a été présentée à la salle intime du théâtre Prospéro en mars 2010. Annick a également écrit CE SAMEDI IL PLEUVAIT, dont une première mouture fut mise en lecture au 8ième Festival du Jamais Lu.

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