LA CORDE AU COU DU BONHOMME PILLSBURY

En me posant ta question en plein cœur, Julie-Anne, tu me forces à admettre que j’en ai un. Et qu’il doit être au centre de ce que je revendique.

J’utiliserai ici les termes « durs » et « mous » comme les utilise Julie-Anne, c’est-à-dire sans les juger. Sans associer le « dur » à l’actif et au pertinent et le « mou » au passif et à l’inutile. Je tenterai ici de me départir de mes préjugés envers les mots…et peut-être même envers les hippies!

Je suis une auteure dure qui utilise des mots durs pour exprimer des idées dures. Une auteure paralysée de peur à l’idée d’utiliser des mots mous. Peur d’être quétaine, complaisante, de flatter mon interlocuteur dans le sens du poil, peur que mes mots n’accrochent pas, pas assez, ne percutent pas, pas assez, renvoient le public dans le rêve et l’imaginaire et qu’une trop grande poésie le détourne du message dur que je veux qu’il reçoive. Duremement. Dans la première scène de ma plus récente pièce de théâtre il y a les mots : bombe, gueuler, dépecer, tronçonner, économiquement, politiquement, municipalement, administrativement, territorialement, opposer, financer, promoteur, inquisiteur, pulvériser, révolter, crever, asphyxie, empaller et catastrophe. Est-ce que ça vous donne vraiment le goût d’y aller, hein? Ne me répondez pas « oui » pour faire mine que vous êtes cools! Ne me répondez pas « oui » parce que ce serait mal vu d’affirmer que ça manque de magie, de poésie, de possibilités d’évasion/d’invasion, et, qui sait, probablement, de possibilités de rédemption! Je me présente avec une belle collection de munitions dures qui tracent les contours d’une dramaturgie socialement engagée, enragée, certes, et d’un théâtre qui tombe sur le spectateur comme un viaduc de béton. Inopinément. Un théâtre qui met le spectateur sur ses gardes, dès le départ, au lieu de le mettre en confiance, lui faire vivre de grands frissons et d’agir de façon sous-terraine sur ses sentiments, sa façon toute personnelle, toute émotive, de prendre part à sa collectivité, sa communauté.

Je ne m’en excuserai jamais.

Ceci dit, je déteste le théâtre qui tire sur tout ce qui bouge. Je préfère celui qui tire des ébauches de conclusion. Je déteste le théâtre trash, le théâtre nihiliste. Celui qui colle à ma réputation comme une étiquette maudite. Mais j’aime qu’on me colle des étiquettes. Ça me permet de tout faire pour m’en départir…ou plutôt pour redorer le blason de cette étiquette, pour la détourner de ce reproche invisible qui vient avec. Je veux pouvoir porter fièrement les étiquettes péjoratives qui me collent dessus, mais j’exige de les porter à ma façon! J’ai un gros égo, je sais…Ou un trop plein de motivation, un désir trop naïf de changer les règles du jeu, de bouleverser les conventions, les convictions ancrées et établies?

Je dis souvent : « Je suis une ado qui ne s’est jamais sortie de sa crise. »
Je dis souvent : « Je n’ai pas l’impression d’écrire, mais de vomir. »

Je déteste le théâtre politique. C’est tellement dépassé, tellement consensuel, tellement 1970! Je déteste ce théâtre et pourtant j’en écris. J’essaie d’en écrire. Et de bien le faire. Et de le faire mieux que quiconque. Je vous l’ai dit, n’est-ce pas, que j’avais un gros égo? Je veux que mon théâtre soit en parfaite cohésion avec ma société. Celle dans laquelle j’étouffe, là, maintenant. J’arrive devant l’ordi avec mes mots lourds et durs parce qu’ils sont les seuls à pouvoir traduire la lourdeur sociétale que je ressens. Je me triture le cœur et j’aiguise mes mots –même les plus mous- pour qu’ils se consacrent à cette cause. C’est plus fort que moi. Lorsque quelque chose me confronte, me fait chier, je mets les deux pieds (et les deux mains) dedans. Et j’essaie de comprendre, de décortiquer les mécanismes de cette dramaturgie manifestement politisée (passéiste, rétrograde, dépassée?) qui me sort de la plume. Oui, j’essaie de comprendre, de renouveller, cette dramaturgie impopulaire qui surgit sur mes pages à noircir comme un spectre surgit des catacombes. Ces mots durs, durs, durs qui me happent, m’emportent dans leurs spirales et enfoncent leurs poings dans la poitrine de mon Bonhomme Pillsbury refoulé je les amalgame comme si on m’en avait donné la mission. Mais j’accepte de poser des bombes que si je pose aussi des questions. Et si je devais décrire l’élan conflictuel qui me fait utiliser certains termes durs au détriment des mous, ces mots mous qui pourtant se cachent, en dessous, et que je laisse transparaître, par bribes, dans mes textes, question que l’émotion surgisse du côté où on ne l’attendait plus, question qu’à travers ces murs d’apparence infranchissables, on puisse déceler une tendresse toute petite, toute banale, mais qui est là, latente, ignorée, salvatrice. Si je devais décrire cet élan, comme ça, bête de même, je dirais que tout mon travail dramaturgique consiste à me mettre dans la marde! Aller là où je ne m’attendais pas et me donner la chienne.

Je m’attends à être dépassée par plein de choses. Positivement dépassée par la vague de tristesse qui a traversé le Québec à l’annonce du décès de Jack Layton, positivement dépassée par les peuples qui actuellement se soulèvent dans le monde arabe, positivement dépassée devant la plume d’une auteure comme Julie-Anne, positivement dépassée devant les larmes étranges qui parfois me montent au visage dans des situations incongrues, positivement dépassée quand je constate que des gens lisent ce blogue et prennent la peine d’y laisser des commentaires. Mais ce qui me dépasse, par-dessus tout, c’est que je sois capable d’énumérer une infinité de choses qui me dépassent négativement en commençant mes phrases par « Ça me dépasse qu’on vive dans une société qui ». Par exemple, ça me dépasse qu’on vive dans une société qui mesure l’expérience de vie de chacun en vertu de son âge ou des épreuves apparentes qu’il a vécu. Quand j’entends des personnes âgées faire la leçon à des gens de mon âge ou des gens de mon âge faire la leçon à des enfants en leur disant, sans savoir, sans pouvoir mesurer la portée de leur parole, qu’ils n’on rien vécu /vaincu, pis que ça leur prendrait un véritable drame qui briserait leur présumé confort et leur apprendrait la souffrance réelle; lorsque quelqu’un ose dire à son semblable qu’il n’a rien vécu/vaincu, juste parce qu’il semble heureux et rempli d’enthousiasme et d’envie de vivre, ça me donne, oui, envie de défoncer la baraque! Et ce qui me dépasse encore plus, c’est qu’à force de se faire sans cesse rabâcher ce discours atroce, on en vienne à banaliser les chagrins que l’on vit, et les épreuves que l’on surmonte. Ça me dépasse, oui, que notre société n’admette ni ne valorise le courage exemplaire dont l’Humain fait preuve, en cachette, au quotidien, sans le laisser parraître, sans s’en plaindre publiquement. Ça me dépasse que ces paroles toutes faites se soient sédimentées en nous et fassent désormais partie de notre inconscient collectif.

Dire que mon travail d’auteure (dramatique ou pas) consiste à patauger dans ce qui me révolte est juste. Et affirmer que ce qui me révolte concerne les sédiments que nous portons –consciemment ou pas- en nous, précise le sillon d’écrivaine que je tente de creuser.

Ce qui dépasse de moi pourrait m’emmener à parler de Julie-Anne, et de nos échanges d’auteures, qui, d’apparence, n’ont pas grand-chose en commun. Mais ce qui dépasse de moi m’emmènera, ici, à vous parler de moi, sans filtre et sans filets. Vous parler de mon côté mou. Celui sur lequel je pile, mais celui que je pille, aussi. Et comme je ne suis pas encore tout à fait en paix avec le vocabulaire mou –vous vous en doutiez, n’est-ce pas?- j’utiliserai le terme « Bonhomme Pillsbury » pour parler de mon cœur, de ma sensibilité, de mon émotivité, de mon intériorité.

Et là, je sèche. Je regarde au plafond. J’ai une soudaine envie de souper une deuxième fois, de faire ma vaisselle, d’écouter les auditions de Star Académie avec ma coloc inintéressante, d’écrire des cartes de fête à des gens dont ce n’est même pas la fête. J’ai envie de dire que dans ma gang on déteste les hippies, que j’ai déjà écrit un texte qui s’appelle J’abdique, et que ce texte démonte de façon décapante et avec des mots durs la « pensée hippie ». Aussi, pour être bien certains de provoquer, avec ma gang, on avait décidé de présenter ce texte dans des cafés/des bars bondés de hippies, lors de sa création. Un face à face, donc. De pensées à pensées. Dans leur gueule. Et dans la nôtre, aussi, potentiellement. Mais ce qui est plate, avec les hippies (ou dû moins avec les hippies tels que je les connais, que je les ai croisés, fréquentés) c’est qu’ils sont trop mous (au sens passif et inutile du terme) pour qu’un véritable dialogue s’ammorce. Un dialogue construit, documenté, humain. Ils sont dans leurs bulles, les hippies, leur compassion est fausse, leurs valeurs flottent dans les airs, rien d’ancré. Que du vague, du flou. Grrrrrrrr!!!

Si Julie-Anne essaie de vous faire croire qu’elle est comme ça, ne la croyez pas. Mais si elle essaie de vous convaincre que la paix, l’intégrité et l’amour soufflent sur les braises de ses convicions et l’investissent, elle, de cet élan dramaturgique et humain qui la maintiennent vivante, alors, oui, vous pourrez surfer sur son sourire et y reconnaitre une femme d’exception. Vous pourrez la voir hippie dans ce que ce mot peut évoquer de plus noble, de plus vertueux. Mais moi je continuerai de ne pas associer ce terme à sa grandeur d’âme. Parce qu’en plus d’avoir un gros égo, j’ai une tête de cochon!

Je compte mes stylos, je recharge mon Ipod, je vais prendre une douche, je reviens. Moi et le mou, moi et le Bonhomme Pillsbury. Plier ma lessive, lancer des peanuts aux écureuils dehors, faire du classement dans mes fichiers, ouvrir un livre, le refermer… Arrête de gosser, Annick, crisse de câlisse d’hostie de st-ciboire de tabarnak! J’aime aussi les mots mous, vous savez, je les aime quand ils arrivent par vagues et que je me laisse porter dessus. J’aime lorsqu’ils sont transformés en chansons ou en poèmes et que la façon qu’ont d’autres auteurs de les manier puissent en faire ressortir toute la musicalité. J’ai un malaise avec les mots mous au théâtre, je pense. Peut-être parce que j’ai l’impression qu’ils détournent le spectateur du danger. Et qu’au théâtre je veux être mise en danger. Je ne veux pas que l’on me berce, je veux qu’on m’extirpe de ma zone de confort, de confiance, de conaissance. Si les mots mous me confrontent, c’est peut-être, parce qu’en tant qu’auteure, je ne les crois pas capable de me mettre en danger. En fait, j’ai un malaise avec les mots mous dans MON théâtre. Parce que dans celui des autres ça me transporte, ça me chavire, ça me désarçonne. Je fais des « Wow! » et des « J’en reviens pas! » et des « Quel courage! ». Je trouve ça courageux d’écrire en revendiquant, aussi, ces mots souvent mal-aimés, souvent négligés, souvent ridiculisés! Ce courage je tente de l’acquérir. Savoir me battre avec la force de ma fragilité. Ça consiste à permettre à mon Bonhomme Pillsbury refoulé de prendre les armes, lui aussi. De lui retirer la corde avec laquelle ma plume essayait de le pendre et de lui permettre de se battre, le plus humainement du monde, avec sa force opposée. Celle de ses propres failles.

Ce qui dépasse de moi, c’est le rire franc, apaisant et ému de mon Bonhomme Pillsbury lorsque j’achève d’écrire ces lignes. Lorsque je retire la corde de son cou. Un rire dont vous pourrez, je l’espère, entendre les échos par-delà les écrans cathodiques qui nous unissent autant qu’ils nous séparent, vous et moi.

Julie-Anne,
Nous sommes sur un blogue à géométrie variable. Nous sommes ici pour nous donner du fil à retordre, pour jeter l’autre dans le précipice. Nous sommes de jeunes auteures dramatiques qui n’ont pas froid aux yeux, n’est-ce pas? Jusqu’à preuve du contraire, tu trouves que j’ai de bonnes idées, n’est-ce pas? Ça changera peut-être dans 3 secondes! Ton prochain défi, si tu l’acceptes, consiste à écrire une fiction qui utiliserait au moins 20 mots durs et moins de 20 mots mous pour décrire ce qui te tente, mais avec de la magie, des frissons, de la beauté! Avec des vibrations, de l’humanité, de la chaleur…

Si tu n’acceptes pas ou que tu ne réussis pas ta mission, explique-moi (explique-nous) ce qui, d’après toi, n’a pas fonctionné. Ou ce qui ne t’a pas donné envie de plonger.

Bien sûr, je m’attends à ce que tu me lapides sur la place publique avec un défi irréaliste qui tentera de me mettre k.o.

Annick Lefebvre

À propos de Annick Lefebvre

Avant d'avoir terminé son Bacc en critique et dramaturgie, Annick Lefebvre avait assis ses fesses de stagiaire dans la salle de répétition d'INCENDIES de Wajdi Mouawad et participé, à titre d'auteur, au Sommet sur l'engagement du Théâtre du Grand Jour. Depuis sa sortie de l'UQÀM en 2003, elle a semé des courts textes dans des événements de plusieurs compagnies : La SHOP, Les Foutoukours, Globe Bulle Rouge, Drôle de Monde, Les Têtes Chercheuses et Ombres Folles. Sa pièce ARTÈRES PARALLÈLES a été présentée à la salle intime du théâtre Prospéro en mars 2010. Annick a également écrit CE SAMEDI IL PLEUVAIT, dont une première mouture fut mise en lecture au 8ième Festival du Jamais Lu.

2 réponses à LA CORDE AU COU DU BONHOMME PILLSBURY

  1. Johanne Parent dit :

    Les mots de l’écriture se doivent, selon moi, d’être durs. Ils doivent être des pioches qui s’enfoncent creux dans l’oeil de celui qui voit la menace dans la liberté qui s’affirme chez le voisin. C’est un droit que je revendique. Celui de varger fort en littérature.

    Toutefois, les mots du quotidiens m’offrent une trève. Un drapeau blanc en quelque sorte face à l’imbécilité collective à laquelle je suis parfois confrontée. Il faut savoir fermer les rideaux pour mieux se permettre de vivre.

    Ceci dit, juste pour me contredire, j’utuliserai ici des mots  »mous ». Après tout, la bloguosphère n’est pas tout à fait un espace…littéraire. Je disais donc que je souhaite être optimiste. Voire utopiste. Pire encore: hippie. En ce sens que je crois que lassée de faire partie du problème, nous choisissons de créer collectivement des solutions. Ne sommes nous pas en train de communiquer des idées, des suggestions pour changer les choses qui nous blessent et nous oppriment?

  2. Jonathan Bussière dit :

    Il y a quelques années j’avais laisser sur un frigidaire: « Créer, c’est provoquer… »

    Provoquer, ça ne peut pas se faire avec des mots mous, des demies-mesures, des politiquement corrects et des bémols.

    Ça prend des mots durs pour secouer, ébranler, détruire, choquer, questionner… On ne peut pas toujours s’excuser de vouloir faire les choses autrement quand on se rend compte que tout marche tout croche autour de nous. On fera peut-être pas mieux, mais au moins, on va avoir essayé quelque chose.

    Si notre société est malade, c’est justement parce qu’elle souhaite ses changements mais n’ose jamais les faire de peur de perdre je ne sais pas quoi. Pendant ce temps-là, on tourne en rond et la gangrène se répand.

    Pis comme on ne s’est jamais occupé du gros orteil, maintetenant va falloir couper la jambe… Les mots vont devoir être plus durs, les bombes plus puissantes, les victimes plus nombreuses, les dommages plus importants et les résultats plus incertains… mais comme c’est de notre faute.

    Prenons le porte-voix, la plume ou le char d’assaut et fonçons avant que la gangrène nous monte au cou. Moi, je suis prêt…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>