Un blogue un peu particulier

Le CEAD, en collaboration avec la Maison Théâtre, dont je suis un des auteurs associés cette année, m’ont demandé de tenir un blogue qui aurait comme objectif d’établir un dialogue avec des étudiants du secondaire. Allez hop, pourquoi pas ?

Ceci dit, je suis un peu embarrassé. Par où commencer ? De quoi voudront bien parler ces étudiants ? Qu’est-ce qui les préoccupe ? Et surtout, que pourrais-je bien leur dire ? Sont-ils déjà là ? Êtes-vous là ? Si oui, je vous invite cordialement à me laisser vos questions, quelles qu’elles soient, qu’elles concernent l’art, le métier d’écrivain, l’écriture, le théâtre, des spectacles que vous avez aimés ou haïs, Éclats et autres libertés, que vous avez peut-être vu et dont je suis un des co-auteurs, ou n’importe quoi qui vous passe par la tête. Et pour réchauffer un peu l’ambiance, je me lance sur la piste et je me pose la première question : Comment devient-on écrivain ?

Bon… Ça commence raide… J’imagine que la meilleure façon de répondre à  la question, c’est de parler de mon expérience. Pour moi, l’aventure a commencé le jour où je me suis autoproclamé auteur. Paf. Comme ça. Du jour au lendemain. J’avais seize ans, je crois, et j’éprouvais l’ardent désir d’être reconnu. Pas nécessairement qu’on me reconnaisse dans la rue. Non. Mais je voulais devenir quelqu’un, qu’on m’admire, que des gens importants me reconnaissent comme un des leurs. Je voulais être bon, et qu’on le reconnaisse. Évidemment, quand on veut que les autres reconnaissent qu’on est bon, il faut se mettre à quelque chose, et devenir bon. Alors je me suis dit : je suis un auteur, et je me suis mis à écrire.

Ah bon ? Alors c’était un appel du destin ? Une certitude du cœur ?

Non. Pas du tout. En réalité, j’ai pris cette décision seul, dans ma chambre, et je n’en ai parlé à personne. Pas question. J’évitais même de m’avouer que j’avais pris cette décision. J’avais beaucoup trop peur de manquer mon coup et de me sentir ridicule. Aussi, j’ai dit que j’avais pris cette décision du jour au lendemain, ce n’est pas tout à fait vrai. C’est une question que je me suis posée mille fois, et à laquelle je n’ai jamais pu répondre avec certitude. À l’époque, j’avais une vision très romantique de l’écriture. Je croyais qu’on était écrivain dans l’âme ou qu’on ne l’était pas. Je trouvais donc inquiétant de ne pas ressentir de certitude, quelque part, dans mon âme, dans mon cœur, ou n’importe où, d’ailleurs. Un peu de certitude dans mon pied m’aurait déjà suffi…

Mais pourquoi auteur ?

Oui, pourquoi vouloir être auteur ? Pourquoi pas les sciences pures, devenir médecin ? Ou alors le sport ? Devenir un sportif professionnel, gagner des millions ? Ou criminel, pourquoi pas ? Faire sa propre loi, forcer le respect, faire peur aux autres ? Ou alors comédien, monter sur scène, être applaudi ? Commerçant ? Gitan ? Brasseur de bière ? PDG de General Motors ? Il existe tant de modèles de vie, rangés, débridés, grandioses ou simples, pourquoi artiste, et auteur, par-dessus le marché ? Je mentirais si je disais que je n’ai pas pensé à toutes ces choses. J’étudiais mes options… Surtout criminel… Mais chez nous, on a toujours eu beaucoup de respect pour l’art, la culture, et principalement les auteurs. D’aussi loin que je me souvienne, c’est ce qui a toujours créé le plus d’effet sur moi. Devenir un grand sportif, c’était bien, mais devenir un grand auteur, c’était mieux. Guy Carbonneau, j’aimais beaucoup, mais Honoré de Balzac, Victor Hugo, JRR. Tolkien, Amélie Nothomb, c’était des demi-dieux et des demi-déesses. Aujourd’hui, je réalise que ce n’était pas seulement mes parents. Il existe dans notre société une manière de vénérer les écrivains qui est remarquable. Cela vient peut-être de nos origines européennes et françaises où les auteurs renommés occupent une place toute particulière dans la mémoire collective. Je pense aussi que les auteurs, à travers l’histoire, ont tiré profit de leur médium. Les grandes danses d’un grand danseur s’éteignent avec lui, mais les écrits restent, et contribuent à faire grandir les mythes qui entourent l’image de l’auteur. Et ainsi, dans ma tête, rien ne pouvait être plus important, rien n’était plus grand, plus beau, qu’un auteur. Encore mieux s’il est un peu déchu, un peu solitaire, un peu maudit, et que seuls les plus intelligents parmi les intelligents le comprenaient…

Donc, c’était une décision narcissique et prétentieuse ?

Hm… Oui et non. C’était prétentieux, bien sûr, si on imagine que je voulais me prendre pour un demi-dieu. Mais je pense que ce que mon expérience souligne, c’est l’importance de l’image de soi. On est attiré par une image de soi dans la mesure où c’est quelque chose de valorisé. Je pense qu’il peut être très difficile de vouloir être auteur dans un milieu qui ne valorise pas ce métier, tout comme il peut être très difficile de devenir mécanicien dans un milieu qui ne valorise que l’intellectualité, tout comme il peut être difficile pour une femme de faire un métier que l’on réserve aux hommes, et vice versa. C’est très difficile d’aller contre les valeurs du milieu qui nous a vu naître, et je salue tous ceux qui luttent pour y arriver. Pour ma part, il m’a été très facile de vouloir être auteur. J’ai donc peu de mérite à avoir voulu devenir ce que mon entourage valorisait. Mais disons que c’était une décision ambitieuse.

Mais alors, quelle valeur est-ce que ça a, s’autoproclamer auteur ?

Ce n’est pas très romantique, c’est vrai. Ceci dit, je crois que c’est réellement ce qui s’est passé et je pense qu’on ne peut pas faire autrement. On ne naît pas auteur. On le devient. Tout comme on ne naît pas professeur, plombier ou cuisinier. En ce sens, je crois qu’il est essentiel de s’autoproclamer auteur, afin de trouver le courage de se jeter sur le chemin. On ne peut pas être auteur avant de le devenir, et on ne peut pas le devenir avant de se prendre pour un auteur et d’écrire. Cette volonté plutôt naïve est nécessaire. Elle est le rêve, l’ambition, qui force à prendre un risque.

Bref, il suffit de s’autoproclamer auteur, et le tour et joué ?

En quelque sorte, oui. Quelqu’un qui écrit, c’est un écrivain, point. Ceci dit, il ne faut pas oublier que lorsqu’on veut devenir écrivain, souvent, ce que l’on veut, ce n’est pas simplement d’écrire, mais d’obtenir de la reconnaissance, que les autres nous reconnaissent comme auteur, qu’on soit publié, qu’on puisse vendre des livres, ou que nos pièces de théâtre soient montées et applaudies. Et ça, ce n’est jamais garanti. Il existe plusieurs chemins vers la reconnaissance sociale. Certains sont plus efficaces que d’autres. Commencer jeune est certainement une bonne chose. Il y a tant de chemin à parcourir… Mais il faut être réaliste : même si tout le monde devient écrivain ou écrivaine, seuls quelques chanceux et chanceuses auront une reconnaissance. Certaines personnes écrivent pour elles-mêmes et n’ont pas besoin de la reconnaissance des autres. Je me suis parfois dit cela, que j’écrirais même si personne ne me lisait, mais c’était plus pour me protéger qu’autre chose. En réalité, je savais bien que si personne ne s’intéressait à mes textes, j’arrêterais d’écrire. C’est encore vrai aujourd’hui, et je ne pense pas qu’il y ait de honte à avoir. Vouloir écrire des choses que les autres apprécient, ce n’est pas nécessairement être un vendu. Au contraire. Je pense que cela marque un désir d’être parmi les siens, de se connaître et de se reconnaître à travers eux. C’est un geste qui comporte un certain narcissisme, mais aussi beaucoup de générosité.

Voilà donc pour cette première question. Évidemment, il y aurait encore bien des choses à dire, mais j’aimerais laisser ceux qui en ont envie poser des questions, afin que cette réflexion se construise à plusieurs. J’attends donc vos commentaires, vos réflexions, vos idées, et j’y répondrai avec le plus de diligence possible.

 

Au plaisir !

 

BJ Etienne Lepage

À propos de BJ Etienne Lepage

Diplômé du programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada, Étienne Lepage est auteur, scénariste et traducteur. Il a écrit, entre autres, ROUGE GUEULE (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2009), mis en scène par Claude Poissant à l’Espace Go en octobre 2009, et KICK, présenté aux Écuries en mars 2010 dans une mise en scène de Michel-Maxime Legault. Sa traduction de BLACKBIRD, de David Harrower, a été présentée au Théâtre Prospero en 2009 dans une mise en scène de Téo Spychalski. Son texte L'ENCLOS DE L'ÉLÉPHANT (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2010) a été présenté en lecture publique par le CEAD lors de la dernière édition de Dramaturgies en dialogues.

5 réponses à Un blogue un peu particulier

  1. Anne Nadeau dit :

    Étienne, quelle belle idée !
    Je pense que plusieurs personnes qui viendront lire ce blogue seront curieuses de le faire parce qu’elles auront assisté au spectacle Éclats et autres libertés, écrit à 8 mains. Je me demandais si, lors de l’écriture, vous aviez votre public cible en tête. Si tu (pour te ramener la question de façon plus personnelle) avais besoin de savoir à qui tu t’adressais, si le public a occupé une place dans l’écriture.
    J’ai l’impression que les quatre personnages sont si forts, que le public a envie de les suivre dans tout ce qu’ils proposent !

    • Etienne Lepage Étienne Lepage dit :

      Dès le départ, il était question d’écrire un spectacle pour adolescent. C’est le mandat du Théâtre le Clou, et c’est pour remplir ce mandat que Benoît Vermeulen, l’initiateur du projet, nous a tous approchés. De plus, dès le début, Benoît savait qu’il voulait travailler sur le côté lumineux de l’adolescence. Il trouvait qu’on montrait souvent le côté sombre de l’adolescence, les difficultés liées à la découverte du monde et aux prises de conscience de l’indépendance. Il voulait plutôt montrer la beauté de cette période de curiosité, d’effervescence et de passion. Plutôt que de faire la morale aux jeunes, en leur montrant une image d’eux-mêmes et de leur difficultés, il voulait tirer exemple des jeunes, en mettant de l’avant ce que la routine, la conformité et l’ennui de la vie adulte nous ravissent. C’était donc dès le départ un show pour ados avec des ados. Impossible, par conséquent, de ne pas y penser.

      Ceci dit, considérant que Benoît était le véritable responsable du projet, j’en ai profité pour explorer les limites de la question. Écrire pour adolescent (ou jeune public) ce n’est pas faire de l’écriture secondaire. C’est prendre en considération que le groupe d’âge ciblé vit un monde spécifique qui n’est pas celui des adultes. Ceci dit, on a beau vouloir, la différence entre les deux n’est pas toujours évidente, et certaines conceptions de ce qui est « correct » ou « incorrect » pour les jeunes viennent entraver la création sans concession que je prévilégie. J’ai donc profité que Benoît était le véritable responsable de cette question pour aller en sens inverse et proposer des choses « incorrectes » (hihi, je suis comme ça).

  2. Flavie Choquette Giguère dit :

    Bonjour.
    Je me demandais de quelle manière peut-on se faire un nom dans le monde du théâtre, autant en écriture qu’en tant que comédien/ne ?
    Merci beaucoup.

  3. BJ Etienne Lepage BJ Etienne Lepage dit :

    Aïe… Question qui va me faire dire des choses un peu navrantes, mais bon… Je plonge tout de même.

    Pour se faire un nom, il faut 1 – faire entendre son travail, le porter à l’attention du milieu, et, comme beaucoup de personnes tentent de faire la même chose en même temps, 2 – parvenir à se démarquer des autres.

    1 – Pour faire entendre son travail, il existe plusieurs moyens. On peut soumettre ses textes à des concours d’écriture, ou bien au Centre des Auteurs Dramatiques (CEAD), on peut créer ses textes, avec les moyens que l’on a, on peut faire des auditions, se trouver un agent, etc. Malgré toutes ces options, je pense que le moyen le plus efficace, c’est encore de faire une école de théâtre (en jeu, mais il y a aussi le programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada). C’est le moyen idéal de développer son talent tout en rencontrant des gens qui partagent les mêmes passions. Le lieu idéal également pour faire des essais, se tromper, recommencer, sous la supervision des professeurs qui sont, bien souvent, des praticiens du milieu (donc, ceux qu’y doivent nous remarquer si on veut avoir la chance de faire des projets par la suite). Il y a des comédiens qui font leur place sans passer par une école, mais je pense qu’ils sont très rares, voir inexistants (je parle d’une place dans le milieu du théâtre seulement. La télévision, c’est autre chose). Plusieurs auteurs dramatiques n’ont pas de formation d’écrivain, mais la plupart du temps, ce sont des gens qui ont tout de même une formation de comédien et qui finissent par se mettre à l’écriture. Ce glissement est naturel, car le développement d’un comédien l’amène à s’intéresser aux textes, aux histoires, aux personnages, et son travail de comédien lui donne une compréhension approfondie de toutes ces choses. Bref, une école est pratiquement un must pour intégrer le milieu du théâtre. Cela est dû à plusieurs raisons que je ne développerai pas ici. Simplement dire que oui, on peut de ce fait reprocher au milieu du théâtre d’être un milieu hermétique contrôlé par la dictature du goût de quelques personnes importantes. Ceci dit, à mon sens, le milieu du théâtre à Montréal est un milieu très vivant et très ouvert malgré tout. Tout n’est pas parfait, mais de grandes choses se font.

    2 – Ensuite, il faut se démarquer des autres. Cette question est très délicate, car elle suppose que l’on est en compétition avec les autres, ce qui est malheureusement vrai. Le milieu du théâtre n’est pas assez grand pour tous ceux qui voudraient l’intégrer. Chaque fois qu’on s’intéresse au travail de quelqu’un, cela veut aussi dire qu’on n’est pas en train de s’intéresser au travail des autres. Se démarquer, c’est donc se démarquer par rapport aux autres. Je n’aime pas beaucoup dire ça, car cela peut donner l’impression que le milieu artistique est un milieu égocentrique et compétitif. En même temps, si la plupart du temps les artistes sont capables de reconnaître le travail des autres et d’œuvrer à ce qu’ils aiment parce qu’ils en ont la passion, il serait mensonger de dire qu’il n’y a pas aussi des comportements compétitifs et fondamentalement non artistiques. Je pense que cela est normal et qu’il serait ridicule de s’attendre à autre chose. Enfin, il y aurait beaucoup à dire et à réfléchir, là-dessus.

    Finalement, cela me mène à une autre question : Qu’est-ce qui fait qu’on réussit à se démarquer ou non ? C’est une question complexe, et si tu me permets, Flavie, je vais en faire la question de mon prochain billet.

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