Coup de blues sur mon métier

Après 20 ans d’écriture, après 15 pièces et je ne sais combien de productions, voilà que j’ai une espèce de coup de blues à propos de mon métier.  Je parle du métier tel que je le pratique.  En gros :  passer un an, ou plus, dans la solitude à créer un monde sur un écran d’ordinateur; imaginer de toutes mes forces des corps dans l’espace, entendre les mots et les silences, voir les regards, les gestes, les mouvements, remplir de ces mots, de ces gestes, 60, 70, 80  feuilles  8½X11;  finalement, après diverses étapes –  lectures, réécritures, ateliers -,  remettre le paquet de feuilles 8½X11 à ­ un metteur en scène qui aura deux ou trois mois pour que les mots prennent forment dans des corps et des voix, et qui aura une semaine ( deux au maximum! ) sur le plateau, pour mettre en ensemble tous les éléments qui  en feront un spectacle.

Depuis des années, quand je participe à des discussions après la présentation d’une de mes pièces, on me pose invariablement la question : N’est-il pas frustrant de ne pas contrôler ce qui advient de votre texte ? Et je réponds invariablement que j’ai fait la paix depuis longtemps avec la nature de mon métier. Que j’ai  accepté une fois pour toutes  d’abandonner mon bébé après l’accouchement, de le donner en adoption.  C’est la chose la plus sage à faire. C’est pour son bien. Et puis, moi je dois faire d’autres bébés, alors je n’ai pas le temps d’en prendre soin, et blablabla.

Et c’était vrai. J’étais en paix.

Mais, pour une raison que je ne saisis pas bien,  je ne le suis plus tout à fait.

Me voici tout à coup obsédée par cette réalité simplissime, que je connais pourtant depuis toujours : le théâtre est un SPECTACLE.  Et le spectacle est un objet multicouches,  et les gens dans la salle reçoivent toutes les couches en même temps : les mots, les corps, les voix, les sons, les musiques, les perruques, les costumes, les décors, les lumières, tout, tout, tout.

Et je trouve soudainement absurde d’être à ce point distanciée de l’élaboration de ce multicouches. Au moins lors de la première création.

Je me prends à envier les jeunes auteurs qui fondent leur compagnie, qui mettent en scène, produisent, vivent au jour le jour la construction du multicouches. Qui sont « dedans ». Pour le meilleur et pour le pire. Je me prends à penser : si c’était à refaire…

Comprenez-moi bien. J’ai tout le respect du monde pour les artistes qui prennent le risque de monter mes pièces, qui y mettent leur talent et leur cœur. Et je ne pense pas  du tout que je ferais mieux qu’eux. Ce n’est pas la question.

Je dis simplement que, récemment, m’est venu le désir  très fort de m’accrocher au bébé. Je ne le regarde plus partir avec le même détachement. Je cherche désespérément une façon de rester avec lui encore un peu, lui tenir la main pendant qu’il devient spectacle.

Comment faire ? Mettre en scène moi-même ? Je n’ai ni l’envie ni le tempérament.  Chercher d’autres modes de création ? Travailler de plus près avec un metteur en scène tout au long du processus : construire, en même temps, le texte et le spectacle.  Tout cela se fait, je le sais, mais paradoxalement, ces expériences ne m’attirent peu.  À tort ou à raison, j’ai le sentiment que les longs mois de silence et de solitude sont essentiels, que le texte a besoin de cette terre noire et mystérieuse pour prendre racine en profondeur.

Alors quoi ?

Tenter de se faire une plus grande place dans le mode de production « traditionnel »?  Assister plus souvent aux répétitions, s’inviter aux réunions de concepteurs, participer aux discussions sur tous les aspects du spectacle? C’est la piste que j’explore, mais j’avoue que je ne sais pas trop comment m’y prendre.  La place de l’auteur n’est pas facile à définir dans une équipe de création.  Sa présence peut être à la fois intimidante et encombrante. Quand faut-il insister pour être entendue, quand faut-il lâcher prise ?

À mesure que j’écris ce billet, je me demande si je ne cherche pas une chimère et si  l’abandon qui me rend nostalgique n’est pas, au fond, inévitable. Même si je mettais en scène moi-même ma pièce, j’éprouverais  sans doute ce sentiment de perte.  Parce que le texte est une virtualité. Parce qu’il contient tous les possibles.  On aime le rêver. Dès qu’il s’incarne dans tel corps, telle lumière, tel espace, il est forcément réduit, partiel, non conforme à l’idée confuse qu’on s’en faisait. Parce qu’il contient un monde qui nous habite et qui jamais ne pourra s’incarner tout à fait.

En fait je n’ai pas envie de contrôler tout ce qu’il advient de mon bébé,  et je suis même prête à ne pas le reconnaître tout à fait quand il apparaît, tout grimé, sous les projecteurs, mais j’aimerais suivre de plus près sa transformation. Peut-être simplement pour que la séparation soit plus douce.

Je comprends les metteurs en scène et les auteurs qui cherchent d’autres façons de créer. Qui cherchent à rapprocher ces deux langages si différents que sont la scène et la littérature. Qui cherchent à les mixer, les frotter l’un à l’autre pour en faire surgir un art renouvelé.

Mais je ne crois pas que j’irai de ce côté.

Je crois trop à la force des mots écrits dans le silence.  Je vais continuer, tant bien que mal, à  chercher une façon d’accompagner  leur incarnation scénique.

Est-il obsolète, ce métier tel que je le pratique ?

Obsolète, non, je ne crois pas. Mais étrange, quand même.  Et  sans doute irrémédiablement  déchirant.

Carole Frechette

À propos de Carole Frechette

Carole Fréchette a écrit une quinzaine de pièces qui ont été traduites en plusieurs langues et pour lesquelles elle a reçu divers prix et distinctions, entre autres le Prix du Gouverneur Général et le Prix Chalmers pour LES QUATRE MORTS DE MARIE ainsi que le Prix Sony Labou Tansi pour LE COLLIER D'HÉLÈNE. En 2002, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques lui a décerné le Prix de la Francophonie afin de souligner son rayonnement dans l’espace francophone. La même année, à Toronto, elle a reçu le Prix Siminovitch, la plus importante récompense en théâtre au Canada. Son oeuvre comprend aussi des romans et de la poésie.

3 réponses à Coup de blues sur mon métier

  1. Pascal Brullemans dit :

    Beau billet. Étrange posture que celle de l’auteur de théâtre qui dialogue seul, devant son poste. J’aimerais simplement ajouter que le fait de se rapprocher de la production, en imaginant d’autres étapes pour en arriver à une création, ne veut pas dire qu’il faut abolir ce temps d’écriture qui permet au texte d’atteindre une certaine maturité.

  2. Julie-Anne Ranger-Beauregard Julie-Anne Ranger-Beauregard dit :

    Je suis au tout début de ce métier.
    Et en lisant ton billet, j’ai l’impression que je pourrais l’avoir écrit.
    Ça s’explique comment?

    Je pense que tu as raison quand tu dis que cette perte est inévitable.
    Que le texte contient le monde qui nous habite et qu’il est impossible à incarner tout à fait.
    Mais c’est pour ça qu’on se rassoit dans sa solitude, devant l’écran absurde, et qu’on recommence, non?
    Parce qu’on veut retrouver ce monde, mieux l’entendre, le regarder plus franchement, l’offrir avec plus de cœur encore, plus de tendresse, plus de patience, avec le fol espoir de l’atteindre enfin.

    Un chat qui court après sa queue.
    Mais un beau chat.
    Avec toujours de nouvelles rayures sur le dos, qu’il ne peut pas voir.

  3. Christophe Rapin dit :

    Quel questionnement intéressant sur notre façon de faire le théâtre… Je ne parlerai pas des moyens utilisés ni des structures… mais de la place de tous les créateurs et je crois que oui la présence de l’auteur peut-être très bénéfique, chaleureuse et éclairante tant que l’on se questionne sur ce qui est essentiel-nécessaire ( difficile de choisir ) pour le passage du texte au théâtre.

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