Auteur dramatique : métier obsolète ?

Auteur dramatique : métier obsolète ?

J’ai commencé à écrire au milieu des années 1980.  C’était l’éclosion, à l’époque, du théâtre d’images, de la danse-théâtre, du multimédia, de la performance, des collages, des montages, etc.  On disait : c’est la fin du théâtre de texte. Moi qui arrivais dans la profession, j’avais la désagréable impression d’entrer dans un métier en déclin. Comme devenir typographe à l’ère de la composition numérique !  Bien sûr, le théâtre qu’on présentait, ici et ailleurs, demeurait  à 90%, ou plus, basé sur des pièces en bonne et due forme, mais ce n’était pas là, disait-on, que ça bougeait. Ce n’était pas, disait-on, par la dramaturgie que le théâtre avançait. Et les metteurs en scène les plus créatifs, ceux qui renouvelaient l’art théâtral, ne cherchaient pas de nouvelles pièces à monter. La rencontre entre eux et les auteurs ne se faisait pas. Je me souviens avoir pensé à cette époque que, pour intéresser ces créateurs à la fine pointe,  je devrais plutôt écrire des romans, des nouvelles, des poèmes dont ils pourraient s’emparer, qu’ils pourraient triturer à leur guise, hacher menu, couper-coller, en faire un « matériau » pour leur spectacle multi.

Mais, évidemment,  ce n’est pas ce que j’ai fait. J’ai continué à écrire des pièces. Parce que c’était ce que je savais faire. Et parce que je croyais à la force de l’écrit. À la puissance de la rencontre entre l’œuvre littéraire et le langage de la scène. Et parce que j’étais persuadée  -  je le suis toujours -  que le théâtre avance tout autant par l’écriture que par les expérimentations scéniques.

Et le théâtre a continué d’être basé à 90 %, ou plus, sur des pièces écrites en amont du spectacle.

Et tout ce débat sur la place du texte dans la représentation a été, il me semble, mis en sourdine. À moins que ce soit moi qui y ai porté moins d’attention, trop occupée à écrire, à trouver preneur pour mes textes, à les accompagner, à en voir les différentes incarnations.

Bref, je croyais en avoir fini avec cette question de la pertinence, la « modernité » de mon métier, et voilà qu’elle me rattrape de différentes façons.

Au CEAD, les conseillers dramaturgiques posent en ce moment le problème : Il est difficile, disent-ils,  de provoquer la rencontre entre les metteurs en scène et les textes des auteurs actuels. Un grand nombre de jeunes metteurs en scène prometteurs, qui cherchent à faire du théâtre autrement, qui veulent, avec raison, revitaliser la pratique, ne cherchent pas des textes à monter. Ils explorent d’autres modes de création – improvisation, collages, montages, aller retour scène-écriture, mélange des genres -,  tout sauf mettre en scène un texte écrit au préalable par un auteur.  Encore une fois, il semble que, pour eux, l’avant-garde, le hip, le cool, le mordant, le décapant théâtral ne passe pas le texte.  Il ne faut pas généraliser, mais la tendance est là. Et puis il n’y a qu’à voir la programmation des festivals « de pointe » comme le FTA pour constater que la mise en scène de textes inédits y occupe peu de place.  La question des années 1980 surgit de nouveau (ou peut-être a-t-elle toujours été là) : auteur dramatique, métier d’arrière-garde? Métier obsolète ?

Question impertinente ? Dans le champ ? Dépassée ? Question taboue ?

De mon côté, je ne me la pose pas exactement comme ça. Mais pour la première fois en plus de vingt ans d’écriture, je m’interroge sur mon métier, ou plutôt sur la façon dont je le pratique.

À suivre, très bientôt, dans le prochain billet.…

Carole Frechette

À propos de Carole Frechette

Carole Fréchette a écrit une quinzaine de pièces qui ont été traduites en plusieurs langues et pour lesquelles elle a reçu divers prix et distinctions, entre autres le Prix du Gouverneur Général et le Prix Chalmers pour LES QUATRE MORTS DE MARIE ainsi que le Prix Sony Labou Tansi pour LE COLLIER D'HÉLÈNE. En 2002, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques lui a décerné le Prix de la Francophonie afin de souligner son rayonnement dans l’espace francophone. La même année, à Toronto, elle a reçu le Prix Siminovitch, la plus importante récompense en théâtre au Canada. Son oeuvre comprend aussi des romans et de la poésie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>