UNE SEULE SOLITUDE

Il n’y a qu’une seule solitude…

Rilke

Ceux qui me connaissent le savent : faire des bilans me passionne. Faire le point. Récapituler. À outrance. Comme, par exemple, récapituler mon passage sur ce blogue. Trois articles, vous me direz, qu’y a-t-il à récapituler? Mais je suis un récapitulateur déterminé, que rien n’arrête. Même pas la maigreur de la matière récapitulable.

Il me semble que j’ai tenté, oui, je l’avoue, de provoquer des débats. Si une chose me manque de mon passage à l’École nationale, c’est bien cette chance incroyable de pouvoir, chaque jours, avec d’autres auteurs, jeunes et moins jeunes, débattre et tenter de mieux comprendre cette « chose » que nous faisons – du… théâtre? Je crois que ce blogue peut être un tel lieu d’échanges. Je le souhaite.

Dans le dernier mois, j’ai aussi et surtout tenté de parler de ce dont j’ai besoin pour écrire du théâtre; de ce que j’aime retrouver en allant en voir: un lieu fort, le droit à l’ennui, l’absence d’un désir de communication… Tout ça me mène, dans ce dernier billet, à ouvrir sur la solitude. Cette « seule solitude » (quelle belle tournure pléonastique!) dont parle Rilke dans ces Lettres à un jeune poète. Parce que s’il y a bien un lieu fort ou l’ennui peut parfois régner et où la communication est inexistante, c’est cet endroit sacré et terrifiant qu’il nomme la «  grande solitude intérieure ».

*

Mon besoin de solitude provient d’abord et avant tout du sentiment d’être un imposteur, de devoir me cacher. En société, toujours, la certitude que je serai démasqué. L’impression qu’on lira en moi un jour, que ça éclatera, qu’on verra. Que ma petitesse brillera dans les yeux de mes interlocuteurs, mes collègues, mes amis. Je suis un auteur mineur, je le crois sincèrement. Je ne lis pas assez, je n’écris pas assez, je ne travaille pas assez mes écrits. Je n’ai aucune érudition. Pas de talent fulgurant. Je fais des fautes d’orthographe. Je n’ai pas une langue forte et originale. Je veux plaire. Je ne crois pas que mon travail survivra, traversera le temps. J’ai beau tenter de fuir la mode, je n’y arrive pas. Je suis malléable, influençable, je veux trop réussir, je veux trop… ça me perd. Je suis dans la séduction, surtout, toujours, l’épuisante séduction. Je veux être fashion. Je suis un produit de culture pop, ça en est misérable.  Je joue à l’auteur. Surtout, je ne dis pas ça pour qu’on me rassure du contraire. On l’a souvent fait. Ça ne fait que renforcer ma position : en plus de tout ça, je joue la carte de la pitié, je fais celui qui ne reconnaît pas son talent et blablabla. Non, mais je suis vraiment une merde…

Déprimant? Pas tellement. Je crois que nous entretenons tous, comme auteurs, à certains moments, de telles images de nous-mêmes, fondées ou pas. Ma consolation, c’est de savoir tout cela. Même si je fais tout pour la cacher, être au courant, au fond de moi, de ma propre supercherie, ça me rassure.

Ma consolation, surtout, c’est que cette image de moi ne me poursuit pas partout : il y a la solitude, comme un salut. Pas un salut qui délivre de la douleur, de la peine, de l’angoisse; non, tout ça existe dans la solitude, fortement même. Mais la grande solitude est un salut pour l’auteur que je tente d’être, un salut pour écrire, un salut pour sortir de moi, m’élever de ma condition, un salut, oui, spirituel – outch, le vilain mot. Les autres, la vie en société me renvoie systématiquement à cette perception sombre de moi. J’ai tendance à m’entourer de gens formidables. Masochisme? Inspiration, peut-être. Quoi qu’il en soit, m’éloigner d’eux, même de ceux que j’aime profondément, est un geste obligé, une forme d’apaisement. Moi en société est un être stérile, qui n’est capable d’aucune création, trop préoccupé à vernir et revernir son masque, à en réparer les craquelures. Me retirer m’amène dans ce lieu où une redéfinition de moi-même s’exerce – entrainant avec elle la possibilité de renouveler ma perception du monde.

Quand je suis seul, il m’arrive parfois d’avoir assez foi en moi pour me mettre à écrire.

Être dans le monde ne me permet pas de le voir. Je ne vois toujours que moi, luttant avec une image à projeter. Le monde, les autres, le « milieu », tout ça n’est pour moi qu’un miroir – et un miroir, c’est terrible. Comment voir le monde? En faisant des allers-retours – puisqu’évidemment, je ne peux pas passer toute ma vie hors du monde. Plonger en moi, puis ressortir dans le monde, puis replonger en moi. Le chemin vers la solitude est peut-être aussi riche que la solitude elle-même. Ou alors la solitude est-elle, en elle-même, un voyage? Un voyage obligé, terrible et beau à la fois. Un voyage, oui, vers ce « lieu  fort » que je cherche à atteindre en écriture.

Éric Noël

À propos de Éric Noël

Éric Noël a complété le programme d'écriture dramatique de l'École Nationale de Théâtre en mai 2009. Lors de son passage à l'École, il a entre autre écrit un livret d'opéra intitulé SANS ÉLECTRICITÉ, LES OISEAUX DISPARAISSENT. La musique est de Vincent-Olivier Gagnon et l'opéra a été créé en 2009, dans une mise en scène de Gaétan Paré, sous la direction du chef d'orchestre Cristian Gort. Sa pièce de finissant, FAIRE DES ENFANTS, a été présentée en exercice scolaire au Monument-National en mars 2010, dans une mise en scène de Pierre Bernard. L'été dernier, il dirigeait la mise en lecture de sa toute dernière pièce, TIRADE POUR HENRI, lue par Élise Guilbault. Il est le récipiendaire du prix Gratien-Gélinas 2010 pour sa pièce FAIRE DES ENFANTS, lue publiquement au théâtre de Quat'sous le 24 janvier 2011.

3 réponses à UNE SEULE SOLITUDE

  1. Mon réflexe, tout ce qu’il y a de plus familier, me pousse à répondre : « I feel your pain body ».

    Il parait que les vrais artistes, les vrais auteurs, ne peuvent entretenir ni réelles amitiés, ni véritables amours. Parce que les « vrais » artistes ont besoin de consacrer tout leur temps à leur art ou à eux-mêmes afin de façonner quelque chose de beau, de grandiose.

    Moi je dis « balivernes, c’est trop facile ».

    Cette idée d’aller-retours entre ton intérieur et le reste du monde, elle est normale et nécessaire. Les artistes, les vrais, sont capables d’introspection, d’analyse et d’intériorisation, autant que de rencontres, de relations et d’observations du monde. Un artiste, ça voit le monde différemment, peu importe qu’il ait envie de l’embrasser ou de le vomir. Un artiste, ça ressent le monde tellement fort que le seul fait de vivre devient insuffisant. Il lui faut créer, participer à ce monde en l’embellissant ou en le détruisant, parce que respirer, ce n’est pas assez.

    Une fois que tu as accepté ça, cette différence, cette sensibilité accrue, tu fonces dedans sans regarder, sans te demander ce que les miroirs des autres te renvoient, sans vérifier si tu es à la mode ou à la hauteur, sans juger de ton originalité. Commence par vivre. Assume ce besoin de créer. Fais-le. Et oublie le reste.

    Plus facile à dire qu’à faire ?

    Peut-être. Mais ça fonctionne.

    Parole d’un sage gamin.

    Samuel Larochelle

  2. Carole Frechette Carole Fréchette dit :

    Je t’ai suivi avec intérêt, Éric, au cours de ces quatre billets. J’apprécie ton audace, ta franchise, la pertinence de tes questions, même si je ne suis toujours pas convaincue qu’il faut se pétrir d’ennui… Je comprends ce que tu dis au sujet de la solitude, qui est un lieu de silence pour entendre ce qui nous habite. Un lieu où on peut se défaire de nos masques, au moins en partie. Mais on ne s’en défait jamais complètement. Nos masques sont AUSSI ce que nous sommes. La pureté de l’être, en dehors du monde, en dehors de notre volonté de plaire, de charmer, en dehors de notre rapport aux autres, ça n’existe pas. On écrit AUSSI avec notre vanité, avec nos petites bassesses, nos impostures. Elles sont là, elles rôdent, même dans nos retranchements les plus secrets. L’écriture, pour moi, se fait en tension constante avec ces démons rôdeurs.

    Petite question. Le CEAD me propose de prendre le realai de ce blogue. J’hésite. Une part de moi a envie de jouer le jeu , de lancer ma petite bouteille à la mer, et l’autre part me dit que ce ce n’est qu’une vaine diversion par rapport à mon projet en cours, que les échanges générés ne valent pas le temps qu’il faut y investir. Qu’as-tu pensé de l’expérience. Qu’en as-tu retiré ?

  3. Éric Noël Éric Noël dit :

    @ Carole Fréchette

    Là, pas de débat, je suis à 100% d’accord avec toi: nous écrivons, oui, avec nos masques, nos bassesses, nos impostures. Et comment! C’est bien d’avoir formulé ça. La solitude est simplement un lieu où notre rapport au monde, tout à coup, devient, pour moi, moins violent. L’être hors du monde, non seulement ça existe pas, mais c’est loin d’être souhaitable pour qui veut écrire et lancer cette écriture dans le monde ensuite. L’écriture en tension, c’est peut-être ce que je tentais de dire en parlant d’allers-retours. Ton point vient préciser tout ça, merci.

    Pour ce qui est de prendre le relai sur le blogue, je dois d’abord dire que, comme lecteur, j’en serai ravi!

    Par contre, je ne peux pas savoir comment tu gères les « diversions ». Pour moi, c’est vrai, ça a été beaucoup de temps (de rédaction), mais surtout un espace mental important. Ce qui est très bien. Ça a été bénéfique pour moi ces quatre petits articles. Mais il ne faut pas se leurrer, ça demande, oui, une attention, du temps. Ce n’est pas si anodin. Pour ce qui est de l’échange, dur de savoir s’il viendra ou pas. S’il sera riche ou pas. Il faut le faire pour les articles en soi, pour le plaisir de les rédiger. Les réponses sont des petits plus.

    Mais ce blogue, pour moi, peut être investi de mille façons – articles plus courts, bribes, en vrac, petits bouts de création, exutoire, journal de création, véritables questions lancées afin de créer des échanges plus nombreux… Tu peux simplement te poser en modératrice, lancer des sujets de discussion… en espérant des réponses (je serai au rendez-vous!). À toi de voir si le moment est bon et si tu as des idées, des envies. Si ton projet actuel est trop prenant, ça ne peut être que partie remise. Au plaisir de te lire en tout cas!

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