BANAL ET ENNUYANT

Samedi, je suis allé à la Volksbühne voir Der Kaufmann von Berlin mis en scène par Frank Castorf – très grand metteur en scène, qui dirige ce haut lieu du théâtre berlinois depuis bientôt 20 ans. Après une heure quarante de spectacle : entracte. Je parle avec des amis (un allemand, un français). On prend un verre. On est d’accord : insupportable. Même pour qui comprend l’allemand, alors imaginez moi, qui ne n’y comprend à peu près rien. ENNUI MORTEL. La rumeur veut même que la deuxième partie soit encore plus longue. Dans les toilettes, des murmures : on parlerait même de deux heures… La sonnette nous sommant de retourner à l’intérieur retentit. Alors, on fait quoi? On va boire un coup ailleurs? On est à Berlin après tout. On se sauve ou on souffre?

*

J’entends souvent dire que le théâtre est le pire endroit pour s’ennuyer. Que s’ennuyer dans la vie, c’est moche, mais qu’au théâtre, c’est terrible. C’est vrai, on est coincés au milieu d’une rangée, on ne peut pas trop partir. Parfois, on ne sait même pas pour combien de temps on en a encore. Ou pire : on le sait. L’horreur.

Or, je ne suis pas d’accord. S’ennuyer au théâtre, c’est normal. Si on veut éviter tout risque d’ennui, on va voir Avatar 3D, on écoute un épisode de notre série américaine préférée, on va prendre un verre avec un très bon ami, on va faire du Go-Kart ou du bungee, je ne sais trop. Notre monde a inventé mille possibilités afin d’éviter l’ennui– ou plutôt pour le camoufler. Le théâtre, je le crois fermement, ne peut plus, aujourd’hui, faire compétition à ces divertissements. Il doit agir sur un autre plan. Il ne doit surtout pas être un autre étourdissement.

Donc, je suis pour l’ennui au théâtre. Comprenez-moi bien, je ne dis pas qu’il est nécessaire. Mais il n’est pas à proscrire. Il témoigne souvent d’une tentative : quelqu’un a essayé. Et ça veut souvent dire que quelque chose n’a pas été pensé en terme d’efficacité. C’est même parfois un procédé, un chemin qu’il faut emprunter, un espace qu’il faut installer pour accéder au sens.  Analysons le phénomène : quand on s’ennuie, qu’est-ce qui se produit? D’abord on décroche, bien sûr. On pense à autre chose, on allonge sa liste d’épicerie et celle de toutes les choses qu’on pourrait être en train de faire en ce moment au lieu d’être au théâtre. Mais comme on est coincés, bien souvent, on revient à ce qui est devant nous. Et on creuse, on bûche, on tente de comprendre, de se sortir de cet état léthargique, on force et on se dit: « Merde, mais pourquoi c’est ennuyant? Qu’est-ce qui fait que j’ai envie d’être ailleurs? Pourquoi je m’endors? Pourquoi je m’impatiente?» Parfois on ne trouve pas. On sort du théâtre et on gueule : « Ça a duré trois heures, y avait six répliques répétées en boucle par deux acteurs nus et immobiles : je fais quoi avec ça? « (Exemple hypothétique, toute ressemblance avec un spectacle que vous avez vu est bien involontaire.) Peut-être qu’il n’y a effectivement rien à faire avec ça. Mais si j’avais aimé, est-ce que ça m’aurait vraiment apporté davantage?

À quoi ça sert d’aimer un spectacle?

Le vrai fléau théâtral, c’est pas l’ennui : c’est le banal. Et ça c’est très différent. Parce qu’on peut regarder un spectacle d’une banalité effarante sans s’ennuyer une seule seconde. C’est un piège! Dans lequel je tombe, dans lequel nous tombons tous – la banalité, c’est bien son propre, se remarque très difficilement. Le théâtre banal, c’est celui qui tente le plus possible de se rapprocher d’une vision commune et approuvée du théâtre dans un milieu et dans un temps donné. C’est pourquoi les spectacles banals ont souvent de très bonnes critiques. Et on entend des commentaires et on lit des statuts Facebook (parfois le mien) du genre « Courrez! C’est drôle, c’est touchant, il était bon, elle était bonne, texte bien ficelé, du vrai, du bon théâtre, grand talent, il sait comment faire un bon show, il maitrise son art, etc. » À une ou deux exceptions près, TOUS les théâtres, en ce moment, programment de tels spectacles. Mais en termes de création, lors de ces spectacles, que se passe-t-il? Et dans nos têtes? Si nous avons aimé c’est souvent parce que nous avons le sentiment d’avoir bien compris. Mais qu’est-ce que ça apporte de bien comprendre? À part la satisfaction de voir notre vision du théâtre confortée? À part être rassuré? Le théâtre devrait au contraire être le lieu de tous les tremblements, de toutes les incertitudes. Pourquoi vouloir comprendre (aimer)? Mieux vaut être médusé et chercher (au risque de ne pas aimer). Et comme créateur, évidemment, c’est encore plus difficile de ne pas écrire et de ne pas monter des pièces seulement pour que les gens les aiment. Mais il le faut. Il faut aller au-delà de cette stérile question : « j’aime / j’aime pas ».

Aimer un spectacle, ça ne sert à rien.

*

Sans doute un certain pressentiment, ou une foi, je ne sais trop : nous sommes retournés dans la salle voir la deuxième partie du Kaufmann von Berlin. Les lumières se sont éteintes. Nous avons retenu notre souffle… Les deux heures qui ont suivi ont été surprenantes. J’en suis ressorti troublé. Des flashs, deux jours plus tard, me restent en tête. La voix d’une actrice. Le meurtre de la fille du marchand. Un malaise. Une scène de bouffonnerie incroyable. L’ennui? Et bien je me suis dit que sans lui, on n’en serait jamais arrivé là…

*

Le spectateur de théâtre devrait toujours se poser en créateur – qu’il le soit de métier ou non. Après tout, le sens, au théâtre, se crée dans la tête du spectateur, pas ailleurs. C’est pourquoi je réfléchis souvent d’un même souffle le geste de voir et d’écrire du théâtre. Ainsi, l’ennui que je défends sur les planches, je le revendique et j’en ai besoin aussi dans mon travail d’auteur.

Quelqu’un a dit cette phrase. Je ne sais plus qui, c’était peut-être Adorno. Il parlait du travail de l’artiste. J’ai entendu René Lapierre la citer il y a cinq ou six ans dans un cours de théorie de la création littéraire à l’UQAM et elle s’est imprimée en moi depuis comme un mantra puissant.

« Il faut se pétrir d’ennui. »

 Cette phrase formidable a eu l’effet d’une révélation. Je la traine avec moi depuis sans m’en lasser. Chaque fois qu’elle me revient en tête, je la trouve toujours aussi vraie, aussi riche, aussi libératrice. L’ennui, le temps vide, la déambulation sans but, les longs moments à ne rien faire, et même la première partie du Kaufmann von Berlin, tout ça nourrit la création. Bien plus qu’Avatar 3D, le Go-Kart, le Bungee ou je ne sais quelle pièce de théâtre bien faite, tellement bonne, qui passe tellement vite… et qu’on a tous, unanimement, tellement aimée.

Éric Noël

À propos de Éric Noël

Éric Noël a complété le programme d'écriture dramatique de l'École Nationale de Théâtre en mai 2009. Lors de son passage à l'École, il a entre autre écrit un livret d'opéra intitulé SANS ÉLECTRICITÉ, LES OISEAUX DISPARAISSENT. La musique est de Vincent-Olivier Gagnon et l'opéra a été créé en 2009, dans une mise en scène de Gaétan Paré, sous la direction du chef d'orchestre Cristian Gort. Sa pièce de finissant, FAIRE DES ENFANTS, a été présentée en exercice scolaire au Monument-National en mars 2010, dans une mise en scène de Pierre Bernard. L'été dernier, il dirigeait la mise en lecture de sa toute dernière pièce, TIRADE POUR HENRI, lue par Élise Guilbault. Il est le récipiendaire du prix Gratien-Gélinas 2010 pour sa pièce FAIRE DES ENFANTS, lue publiquement au théâtre de Quat'sous le 24 janvier 2011.

11 réponses à BANAL ET ENNUYANT

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  2. Jean-Philippe Sisla dit :

    Merci Éric pour ces constatations, ces questions… Me voici maintenant devant de belles heures de réflexions…
    Apprivoiser l’ennui… le conditionner…
    L’être humain a beaucoup plus peur de la liberté que de la prison… la liberté, c’est l’inconnu.
    l’ennui….. la liberté….
    Y a-t-il un lien a faire ici?

  3. Sylvain dit :

    Comme le disait Barthes dans Le plaisir du texte:
    « L’ennui n’est pas loin de la jouissance : il est la jouissance vue des rives du plaisir »
    Ceci dit, je préfère cent fois aimer un spectacle: c’est la jouissance vécue dans le plaisir.

    Sylvain

  4. Chantal dit :

    L’apologie de l’ennuyant et du malaise au théâtre… Je comprends la réflexion en tant qu’artiste, mais j’y répondrais volontiers par l’apologie du contenu au théâtre. Celui qui élargit nos connaissances et qui entraine une réflexion sur le monde actuel et futur. Ce n’est pas parce que l’on comprend et aime une pièce que celle-ci ne remplit aucun rôle sociale, éducatif et (oui!) ludique. Parce que le spectateur qui investie 30$, 60$, 120$ dans un spectacle s’attend sans doute à autre chose que de l’ennui. Tant mieux s’il voit dans ce dernier une forme de réflexion, un exercice nécessaire qui élève l’art à d’autres niveaux. Mais je crois fermement qu’il y a plusieurs façons de créer intelligemment tout en divertissant sans susciter l’ennui.

    Si votre billet était une façon de faire voir à «la plèbe» que le théâtre ne se compare pas au cinéma et aux séries américaines, il s’agit, il me semble, d’une évidence…

  5. Dominick Parenteau-Lebeuf dit :

    Toujours aussi pertinent à lire, ce néo-Berlinois! Je m’en délecte. Merci, Éric!

  6. Carole Frechette Carole Fréchette dit :

    Le diable c’est l’ennui, dit Peter Brook. Et je suis bien de son avis. Je ne peux pas croire que le sens, la profondeur, la valeur d’une expérience théâtrale se mesure au degré d’ennui qu’elle génère (plus il y aurait d’ennui, plus on serait devant un objet artistique véritable !!!???) . Il me semble que ton ennui devant le spectacle de Castorf est venu du fait que tu ne comprenais pas ce que tu voyais . Et je ne parle pas de la langue allemande que tu ne maîtrise pas, mais du fait que tu n’arrivais pas à faire sens de ce qui se déroulait devant toi. Et si tu n’arrivais pas à faire sens, c’est sans doute parce que Castorf ne faisait rien pour que te guider, pour dérouler un fil auquel tu puisses t’accrocher. Je ne parle pas de tout expliquer, mais de donner une petite piste. Mais à quoi ça sert de bien comprendre un spectacle, demandes-tu ? A nous conforter dans notre vision du théâtre ? A cela je réponds, ça sert à pouvoir être ensemble dans le même théâtre en même temps. L’une des choses que l’on cherche, que je cherche en tout cas, en tant que spectatrice de théâtre, c’est à vivre une expérience « avec » d’autres humains. Avec les acteurs qui jouent sur la scène, avec les autres spectateurs dans la salle. Les moments de grâce au théâtre sont pour moi ceux où nous sommes suspendus, réunis pendant quelques secondes dans une même émotion. Et quand je dis émotion, je ne veux pas dire sentimentalité. L’émotion peut être tout autant le désespoir de Sarah Kane, que l’effroi des Grecs antiques que la mélancolie de Tchekhov. Ces moments sont rares, et dans ma longue vie de spectatrice, je n’en ai pas vécu beaucoup. Mais ceux que j’ai connus sont imprimés en moi, et je continue à les chercher. A chaque lever de rideau, je les espère, presque naivement. Je les cherche comme spectatrice et je cherche à les faire vivre comme créatrice. L’opacité, l’incapacité à faire sens de ce que l’on voit, tout cela nous laisse bien seuls, comme spectateurs, isolés les uns des autres, chacun dans sa liste d’épicerie ou dans ses contorsions mentales pour tenter de trouver une petite piste qui peut nous ramener « avec » le spectacle et donc « avec » les autres. Bien sûr, il faut fuir la banalité et chercher la grandeur, la profondeur, la vérité. Mais l’ennui n’est pas le contraire de la banalité. Il y a des spectacles banals très ennuyants. Ennuyants parce que prévisibles, clichés, etc. Et il y a de grands spectacles, puissants et profonds, où l’on ne s’ennuie pas une seconde. Pour ma part, je choisis ceux-là!

  7. Éric Noël Éric Noël dit :

    Merci de vos commentaires. Je suis bien content que le blogue s’anime un peu!
    Je répondrai en deux parties. D’abord au commentaire de Chantal, puis à celui de Carole Fréchette. C’est un peu long, je m’en excuse, vous m’avez mené à approfondir mes positions et je vous en remercie.

    @ Chantal :

    Je crois qu’en défendant votre point, vous me faites dire certaines choses que je n’ai pas dites. Je ne m’adressais pas à « la plèbe ». Je ne vois pas où vous avez pu lire ça. Je parlais aux créateurs, aux spectateurs… et je me parlais à moi-même. Je réfléchis et je critique notre façon à tous de faire et de voir du théâtre.

    « Le contenu, la réflexion sur le monde, le rôle social et ludique du théâtre. » Je dis oui à tout ça, bien sûr. Par contre, le théâtre banal dont je parlais est généralement dénué de nouvelles réflexions, de nouvelles postures sociales. Il se contente souvent de lieux communs. Mais comme ce théâtre est « à thème », on a l’impression qu’il parle de quelque chose. Parce qu’on peut facilement l’identifier: spectacle sur la violence, sur l’homophobie, sur la solitude, sur le couple, sur la guerre, etc. Mais ce n’est pas parce qu’on parle « de » quelque chose qu’on dit nécessairement quelque chose, que notre parole est forte.

    Ensuite, pour moi, le spectateur qui paie pour aller au théâtre ne devrait pas voir ça comme un « investissement ». Il ne doit RIEN attendre en retour. Les créateurs de théâtre ne sont pas responsables du plaisir qu’il en retirera. Autrement quoi? On nous rembourse si on n’aime pas? On le fait déjà dans plusieurs cinémas, et j’espère qu’on ne le fera jamais au théâtre, que la logique marchande ne se rendra pas jusque là… La seule responsabilité du créateur est de faire de l’art au mieux de ce qu’il croit qu’est l’art.

    Et finalement, moi, non, je ne trouve pas si « évidente » la différence aujourd’hui entre le geste d’aller au théâtre et celui d’aller au cinéma. Puisque malheureusement, c’est ce que je déplorais dans ce billet, nous (vous, moi, tout le monde) allons au théâtre comme nous allons, oui, voir un film hollywoodien. Et vous l’avez bien dit : nous payons, nous voulons avoir droit à autre chose qu’à de l’ennui. C’est la base même de ce qui ronge le milieu théâtral. C’est ce qui fait que les théâtres se rangent dans des créneaux, pour satisfaire des abonnés qui veulent savoir ce qu’ils vont voir, avoir une garantie. C’est un autre leurre : on ne peut pas garantir l’art… à moins d’en faire autre chose. Simplement un objet à vendre, par exemple. Ça, oui, on peut mettre une garantie là-dessus.

    @ Carole Fréchette

    Tu parles de la possibilité et du désir d’un theâtre à la fois puissant, sans être ennuyant. Je le souhaite aussi, ardemment. Je l’ai écrit, mais je suis passé vite là-dessus: l’ennui n’est pas nécessaire. Moi aussi, je cherche les spectacles puissants, profonds, où l’on ne s’ennuie pas une seconde, où l’on respire tous en même temps, où il y a communion autour d’une même émotion. Mais c’est tellement rare! J’aurais voulu que la première partie du Castorf soit aussi forte que la deuxième… mais je préfère passer par l’ennui pour arriver à quelque chose (ou pas)… que de ne pas m’ennuyer, mais de n’arriver nulle part. Je ne dis donc pas que plus il y a d’ennui, mieux c’est, ça serait absurde. Mais je crois quand même qu’un spectacle banal (moyen, qui ne fait pas de vagues) est beaucoup plus loin du chef d’oeuvre que ne l’est un spectacle très ennuyant, mais où un on a pris le risque de proposer quelque chose.

    En résumé: je defend notre droit à l’ennui parce que je defend notre droit d’essayer et de se tromper. Et comme spectateurs, il faudrait être sensibles à ça (aller au-delà du “j’aime/j,aime pas”).

    Ce que je deplore de notre rapport à l’ennui, c’est notre désir de l’exterminer, de le fuir coûte que coûte. Ce que je déplore, c’est que par peur d’ennuyer le public, on crée des objets convenus, racoleurs, qui planchent sur des cordes sensibles bien connues. Des spectacles sexy, si je puis dire. Mais qui sont souvent terriblement vides. On crée aussi, du même souffle, j’en ai parlé dans ma réponse à Chantal, tout ce rapport “marchand” au théâtre.

    Contredire Peter Brook, c’est pas évident, mais je le crois sincèrement: l’enfer, c’est la peur de l’ennui.

  8. Ping : Débats de la semaine: l’ennui et la critique « parathéâtre

  9. Je ne sais sur quel théâtre Eric Noël écrit dans son article.
    Il n’y a le théâtre, au singulier, que sous sa forme de définition donnée par les dictionnaires : à peu de choses près : un bâtiment, un genre littéraire singulier ; il y a avant tout une étymologie grecque se rapportant aux verbes voir, contempler.
    Et, puis, il y a du théâtre – ce qui est bien différent ; il y a ce qui fait théâtre. Ce qui est encore autre chose. La limite est toujours repoussée et une définition fermée échappe.

    Je ne sais pas si le « théâtre devrait (…) être le lieu de tous les tremblements, de toutes les incertitudes », pour la simple et bonne raison – comme dit la formule – qu’une telle demande laisse la place à toutes sortes de tentatives et de recherches déplacées : c’est-à-dire laissant la place au grand n’importe quoi, à l’amateurisme, à la multiplicité de références – à la mode, généralement, inventée ou dictée par on ne sait qui (cet engouement actuel pour Sarah Kane, par exemple, ici ou là…) – références souvent pas digérées pour un sou, sous le prétexte que cela questionne, cela fouille le sens (j’ouvre une parenthèse : que l’on m’explique enfin ce que ce mot « sens » signifie (si je peux redonder de cette manière).
    On le met aujourd’hui à toutes les sauces, parce qu’entendu et répété, repris – comme un symbole de reconnaissance (étymologie : rapprocher, mettre en relation), comme une poignée de main secrète – dans tous les couloirs des lieux où l’on ne pense plus vraiment ou alors que par clichés et mots épuisés (l’université ? les conservatoires ? les ateliers d’artiste et les galeries d’art contemporain en mal de vocabulaire maîtrisé pour expliquer leur travail ? Je suis en quête de sens… incroyable formulation de fat… donc je suis, logiquement, créateur, artiste.
    Est-ce que c’est un renseignement, le sens, mais est-ce que cela ne serait pas aussi une direction ?
    Pour moi, c’est avant un mot de cours de philosophie, niveau lycée ; un mot maintenant, hélas, transparent – je veux dire : maintenant, hélas, ne pesant d’aucun poids ; c’est quelque chose que tout le monde pense comprendre parce qu’il ne veut plus rien dire.).

    Il est nécessaire, à la fois, d’échapper aux « mots de la tribu » (Mallarmé) et de pleinement les retrouver – revenir à la source de la langue, à leur définition première, étymologie ! L’étymologie est la première des poésies (j’appris avec peine que le Latin et le Grec furent liquider du Secondaire québécois ; la France ne fait pas mieux en ce moment…) ! –, être précis et exact si quelques-uns souhaitent réfléchir (ô belle polysémie) avec sérieux et obstination. Donc : qu’entend-on par sens ? Fin de la parenthèse.).

    La tentation de l’abscons, de l’ardu, du complexe (souvent faussement complexe quand c’est seulement gluant et simple complexification pour faire grave et sérieux) est la pire des maladies, depuis que l’ordre social crée un désordre en laissant croire que tout le monde a quelque chose à dire (à l’ère d’Internet et de la facilité de la communication libérée, quel flot de choses dites et surtout insignifiantes !). Cette tentation laisse la place aux dilettantes et aux imposteurs – en un mot : à celles et ceux qui posent et qui bavardent (ou font de belles images, de beaux tableaux sur scène) – faussement brillamment : « L’éloquence continue l’ennuie », Pensées (1670), 355 et « La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale … », Pensées (1670), 4.
    L’abscons, le difficile, la complexification comme une porte de sortie pour l’épate et le comique « Je suis un poète maudit », donc incompris.

    Les gens disent ; une œuvre suggère. Quelques metteurs en scène et auteurs ont beau jeu de se cacher derrière la suggestion, parce qu’ils sont à peu près vides ; n’oublions jamais que, plus qu’à toute autre époque, nous vivons celle de la répétition et de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité (Walter Benjamin). C’est-à-dire du risque de la fadeur née de l’habitude, de l’œil et de l’oreille habituée à de maigres provocations (provoquer l’ennui en est une pour certains châtrés du talent). Mais c’est-à-dire aussi celui des présomptueuses et présomptueux croyant créer du neuf à partir d’eux-mêmes puisque tout le monde a quelque chose à dire et que ce qui est dit est, d’une manière ou d’une autre, intéressant. Tromperie ! Ce n’est qu’un colloque individuel que s’adresse le metteur en scène ou l’auteur, se disant – tiens, je suis capable de faire ceci, voyons si cela fonctionne ; dire : je ne pense pas au public, c’est y penser forcément – et surtout.

    Lorsqu’une œuvre, un texte dit quelque chose (« dire quelque chose », c’est d’un laid ! En ancien Français – comme en Latin : le mot « chose » était le mot « rien »), c’est le début du pensum et du pédagogisme en art.
    L’horreur totale.
    Et l’ennui public.

    Donc : quel théâtre ? Mais aussi, quel ennui ?

    Je crains que l’on confonde ici celui découlant de l’emmerdement – malgré toute la meilleure bonne volonté du monde à vouloir accueillir ce qui se joue ; on dit qu’il est de bon ton de s’emmerder avec tel ou tel auteur, créateur ; c’est normal, c’est une ascèse artistique – et le superbe Ennui métaphysique.

    Il existe des œuvres ratées, tout bonnement, des sèches comme des vieilles qui, bien que créations, ne jouissent plus depuis des années (il y a des œuvres nouvelles et mort-nées), – et la lutte contre la banalité en amène d’autres : aujourd’hui, j’en vois de rampantes et satisfaites devant les procédés, les mises en scène qui se veulent modernes (expliquez-moi cet autre hélas mot vidé…), actuelles, pointues, dérangeantes, en recherche, avec des tics et des trucs qui se passent de l’une à l’autre – et aussi, considérons l’état de l’écriture dramatique (je suis contre les écoles d’écriture : elles sont avant tout des faiseuses de moulages) : je lis beaucoup de théâtre (et pas que ce genre), d’hier et d’aujourd’hui – qu’importe l’origine et la date de naissance et de mort de leurs auteurs ; et j’ai bien peur d’assister ahora (c’est de l’espagnol) à une écriture théâtrale systématique, de recettes – d’école, donc ; c’est normal, car on écrit et publie beaucoup, on va vite, on va au plus vite (il faut manger !), on utilise ce qu’on connaît, ce qui rassure, et le génie – le défricheur qui ne se pose jamais au préalable comme tel – est rare. J’ai une position « française » assumée – sans doute désuète au temps du tout technique : l’écriture s’apprend en écrivant, en lisant, en écoutant de la musique, en allant dans des musées, en allant marcher dans les bois (réciter des vers en randonnant ; cela vous rythme le pas !) autrement dit : en se cultivant – mais pas avec tout, il faut trier, choisir, aimer, détester – en permanence. Et en sachant définitivement pourquoi.

    A quoi bon tenter de sauver une représentation, un texte mauvais, sous le prétexte qu’il y a eu essai, tentative (certains anciens camarades d’école le font, par solidarité) ?
    L’enquête sur l’âme humaine (ne serait-ce pas l’un des sens possibles car métaphoriques du mot sens ?) n’est pas nécessairement affaire de recherches et d’expériences tout azimut. Suis-je clair ?
    Qu’est-ce qu’une œuvre théâtrale ratée ? C’est une œuvre sans talent, sans vision, sans imagination, sans plaisir, sans fête, sans jeu – c’est une œuvre déconnectée, désolée de ces manques-là. Il y en a plein.

    L’anecdote autobiographique de Eric Noël me rappela ce qu’expliqua Umberto Eco à propos de son Le Nom de la rose. Ses 200 premières pages sont d’une lourdeur et d’une érudition experte telles (avec toutes ces citations latines et autres !) que le roman est toujours sur le point de tomber des mains. Et puis, d’un coup, l’histoire s’emballe, un autre rythme s’installe, celui de l’enquête et du miracle littéraire. Restant de très haute tenue, le livre devient accessible, jubilatoire. La fascination et l’intérêt jouent en plain-chant. L’ennui avait été voulu, calculé, tout avait été mis en œuvre pour créer un leurre, car, dit l’auteur, à ses yeux, il était du devoir du lecteur que ce dernier méritât les aventures de Guillaume de Baskerville et du novice Adso. L’ennui faisait partie dès le départ du projet littéraire.
    Mais Umberto Eco est un génie qui sait enchanter. Il ne donne pas l’ennui comme une excuse pour faire évaluer positivement ses déficiences artistiques.
    Certains bourdons de spectateur sont dus à des erreurs ou fruits du fortuit, du malentendu. Leur soulagement, les éblouissements qui les suivent parfois résultent d’éclairs. Mais une pièce réussie n’est pas une suite de petits moments plus ou moins réussis. Une mayonnaise ne tient pas si la main arrête de remuer œuf, huile et moutarde ; c’est un tout qui dure après le mélange.

    Je termine sur l’Ennui métaphysique et la citation de Barthes : « L’ennui n’est pas loin de la jouissance : il est la jouissance vue des rives du plaisir ». Ne comprenons pas cette phrase en esprits terre-à-terre. Barthes est une âme, une psyché de l’Ennui – c’est une marque, une sorte de tache, une maladie spirituelle mais aussi une douceur paradoxale rappelant son humanité (lire et relire Barthes selon Barthes, mais aussi les Pensées de Pascal). Deux personnes que je côtoie en France furent parmi ses auditeurs et étudiants et me narrèrent que Barthes était le visage de l’ennui même. Appelons cela, à peu près faussement, la mélancolie. Ou : abandon, insuffisance, dépendance, impuissance, vide. Nous sommes ici bien loin de l’emmerdement sans importance et attrapé dans une salle de théâtre, ou de cinéma, ou devant la télé devant un spectacle de peu (« moderne » ou banal ; mais, je le répète, une œuvre peut être banalement moderne).
    L’Ennui – c’est soi-même et soi-même face à soi-même et les autres qui tant nous ressemblent.

    Revenir sans cesse au Poète – aux grands poètes ! pas les faiseurs…

    Baudelaire, Les Fleurs du mal :

    Au lecteur

    La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
    Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
    Et nous alimentons nos aimables remords,
    Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

    Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
    Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
    Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
    Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

    Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
    Qui berce longuement notre esprit enchanté,
    Et le riche métal de notre volonté
    Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

    C’est le diable qui tient les fils qui nous remuent !
    Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
    Chaque jour vers l’enfer nous descendons d’un pas,
    Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

    Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
    Le sein martyrisé d’une antique catin,
    Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

    Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
    Dans nos cerveaux ribote un peuple de démons,
    Et, quand nous respirons, la mort dans nos poumons
    Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

    Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
    N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C’est que notre âme, hélas ! N’est pas assez hardie.

    Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
    Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
    Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
    Dans la ménagerie infâme de nos vices,

    Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
    Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
    Il ferait volontiers de la terre un débris
    Et dans un bâillement avalerait le monde ;

    C’est l’ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
    Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
    Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
    Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

  10. Erratum: « Roland Barthes » par Roland Barthes et non « Barthes selon Barthes ».

  11. bestroomien dit :

    Superbe article, je vois que t’es toujours pertinent. Bravo.

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