L’ÉMOTION GÉOGRAPHIQUE

Je dois d’abord mentionner que je suis à Berlin pour six mois.  Pas parce que je veux que tout le monde sache comment je dilapide le Prix Gratien-Gélinas et pas parce que c’est tellement « in » d’être à Berlin – d’ailleurs, un ami sans doute vert de jalousie m’a dit que d’aller à Berlin, ça faisait très 2005. J’en suis ravi.

De toute façon, je peux bien faire croire n’importe quoi, mais soyons franc, je suis tout sauf en train de vivre la vie berlinoise hipster, sexuelle, trash, nocturne et théâtrale qu’on a en tête. Surtout quand on a lu Faire des enfants et qu’on s’imagine que je revis la première scène de la pièce environ trois fois par semaine. Je vous rassure (ou vous déçois?) : ce n’est pas le cas.

Bon, oui, je suis allé à la Berlinade. Et côté théâtre, j’ai vu une version paillettes & rock d’Antigone à la Schaubühne (c’était formidablement bon, d’ailleurs…)  Et oui, d’accord, je suis aussi allé dans un bar dont les murs sont tapissés de photos d’un homme nu affublé d’une tête d’éléphant… mais c’est tout, je le jure.

Mon vrai gros trip à Berlin en ce moment? Payer mon épicerie sans que la caissière ne remarque que mon vocabulaire allemand s’arrête au chapitre 3 du livre de langue Berliner Platz 1 : Obst und Gemüse (fruits et légumes, chapitre sur l’alimentation). Autres gros trips? M’acheter un cellulaire à la carte et ne jamais l’utiliser, faire du vélo, cuisiner, lire, écrire, parler sur Skype avec mes amis GP et MAG, me coucher tôt pour pouvoir me lever tôt le lendemain et recommencer cette routine de débauché. Berlin, je vous dis, la folie.

Alors pourquoi vous dire d’entrée de jeu que je suis à Berlin? Parce que ma présence ici est signifiante pour mon travail, que ce déracinement m’est salutaire. Et parce que je voulais profiter de ce premier billet pour réfléchir sur l’importance de la géographie… au théâtre.

*

Un roman est un objet; la scène est un lieu. J’écris d’abord du théâtre. Et je suis un auteur dont la source d’inspiration première n’est pas le thème, la trame, les personnages ou la langue: c’est le lieu. L’impact de la géographie sur moi est puissant. Changer ma position dans le monde engendre fatalement un questionnement sur ma position face à celui-ci. Réflexion à la base de tout travail de création.

À mon avis, écrire pour le théâtre, c’est tenter d’inventer un lieu fort. Une bonne pièce ne fait pas que se dérouler dans un endroit: elle est, en elle-même, un territoire. Idéalement nouveau et troublant.

Je ne découvre malheureusement pas l’Amérique tous les jours, ça va de soi. Ni en lisant, ni en voyant du théâtre… et encore moins en écrivant.

Mais quand ça se produit, lire ou voir une grande pièce me procure toujours les mêmes sensations, celles-là même que l’on ressent en voyageant, en découvrant une nouvelle ville, un nouveau pays: déséquilibre, séduction (ou dégoût irrésistible), sensibilité accrue, éveil des sens, perte des repères, redéfinition ou du moins ébranlement momentané de ma vision du monde.

Ce sont là exactement des sensations que je cherche, comme auteur, à transmettre. Et tenter de créer ce lieu fort, pour moi, c’est d’abord jouer à l’architecte, être en quête d’une forme. Avant même le discours, avant même les répliques. L’architecture d’un texte, c’est ce qui nous mène (idéalement) vers ce que j’appellerais l’émotion géographique du texte. Si je voulais faire simple, je dirais que l’émotion nait de la forme puisque c’est elle qui nous permet de voir le propos.  Mais je ne ferai pas si simple, puisque ce ne l’est pas.

Je prend un exemple bien berlinois: le Reichstag, le parlement allemand coiffé de son célèbre dôme de verre. Le Reichstag, est-ce qu’il crée de l’émotion? En soi, pas nécessairement. Le Reichstag, sans tout ce qu’il y a autour, c’est pas grand-chose au fond. Il prend son sens parce qu’il est planté là, à l’orée du Tiergarten, à côté de la porte de Brandebourg, dans cette ville qu’est Berlin, aujourd’hui. Il est magnifique parce que son architecture fait écho à l’histoire de cette ville, de ce pays dans lequel il se trouve. Son dôme en verre que l’on peut visiter gratuitement et d’où l’on peut observer les politiciens s’agiter est un message clair et un rappel de l’Histoire: « Le peuple vous a à l’œil. »

C’est autre chose que de l’architecture, ça devient de la géographie, au sens large. Et c’est étonnamment proche du travail d’écriture. On dit de la géographie qu’elle est la science carrefour, « Le pont entre les sciences humaines et physiques. » (Jacqueline Bonnamour). Les grecs disaient que c’était la discipline que devait maitriser celui qui voulait décider. Et la traduction littérale du grec ancien est frappante : « Décrire, ou à écrire sur la Terre. » Il ne s’agit pas comme auteur de théâtre d’être l’architecte, c’est bien davantage : il faut inventer un sol, un paysage, une ville, un pays, des habitants et leur histoire.

Mais comment on arrive à faire ça? Comment créer, au-delà de la forme, cette « émotion géographique » comparable à l’émotion que procure le voyage? Comment certaines pièces arrivent-elles à être aussi riches, aussi troublantes et complexes que le Reichstag posé au cœur du Berlin de 2010? Comment créer une pièce remarquable non seulement par sa forme, mais aussi parce qu’elle se tient exactement au bon endroit dans le temps et l’espace?

Ça demande sans doute une attention au monde hors du commun. Comme lorsqu’on est déraciné. Comme si l’auteur de théâtre, toujours, devait voyager.

Éric Noël

À propos de Éric Noël

Éric Noël a complété le programme d'écriture dramatique de l'École Nationale de Théâtre en mai 2009. Lors de son passage à l'École, il a entre autre écrit un livret d'opéra intitulé SANS ÉLECTRICITÉ, LES OISEAUX DISPARAISSENT. La musique est de Vincent-Olivier Gagnon et l'opéra a été créé en 2009, dans une mise en scène de Gaétan Paré, sous la direction du chef d'orchestre Cristian Gort. Sa pièce de finissant, FAIRE DES ENFANTS, a été présentée en exercice scolaire au Monument-National en mars 2010, dans une mise en scène de Pierre Bernard. L'été dernier, il dirigeait la mise en lecture de sa toute dernière pièce, TIRADE POUR HENRI, lue par Élise Guilbault. Il est le récipiendaire du prix Gratien-Gélinas 2010 pour sa pièce FAIRE DES ENFANTS, lue publiquement au théâtre de Quat'sous le 24 janvier 2011.

2 réponses à L’ÉMOTION GÉOGRAPHIQUE

  1. Ping : Tweets that mention L’ÉMOTION GÉOGRAPHIQUE | LE BLOGUE DU CEAD -- Topsy.com

  2. Esther Hardy dit :

    J’enfonce peut-être une porte ouverte…
    Mais serait-il possible aussi…que certaines personnes aient besoin d’être stimulées à des niveaux différents. Notre société de facilité életroniques nous emmène à négliger d’autres aspects de notre intellect, malheureusement les plus vulnérables s’effondrent littérallement dans ce piège.

    Je m’explique, en fait on le sait, certaines personnes ne s’ennuient jamais, parce qu’elles trouvent un sens à tout. Par contre, d’autres qui préfèrent les stimulis de masse, vivent à un niveau de paresse intellectuelle qui les fait exiger une stimulation de beaucoup supérieure…

    Le théâtre s’adrese à ceux qui ont envie d’une intimité, de voir différemment, autrement que la masse, envi de penser, de réfléchir, de cogiter sur le sens de la vie… Les gens qui s’ennuient ne veulent pas avoir à faire d’effort, pour créer des liens, voir le symbolisme et se confronter les rebute.

    Il va de soi que pour innover au théâtre, on doit le faire au niveau du génie de création dans l’économie de moyen. Cette beauté qui demande peu mais bouleverse de beauté, touche ceux qui ont cette sensibilité et qui sont disponibles au discernement.

    Dès qu’il y a moins de stimulation, on demande plus d’efforts intellectuels et sensitifs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>