L’institution artistique

Il y a le travail créatif, plus ou moins libre, plus ou moins déterminé (billet 2), puis, la réception de ce travail (billet 3). Ils peuvent être séparés : De l’art sans public (le jeu d’un enfant), des expériences sans artistes (admirer les dessins des vagues sur le roc). Mais ils peuvent également être explicitement synchronisés. C’est ce que j’appelle : l’institution artistique.

L’institution n’est ni garante, ni contraire à l’art. Elle en est seulement la forme conscientisée et explicite. Son côté le plus positif est très certainement de permettre aux créateurs et aux « consommateurs » de se rencontrer. L’institution crée un certains nombres de conventions et les met au clair. Elle met sur pieds des rituels, des discours, qui permettent aux différents participants du phénomène artistique d’être, dans une certaine mesure, sur la même longueur d’onde. L’institution met en place des dispositifs conscients et explicites de mise en relation du public avec des œuvres considérées comme telles et la plupart du temps créées à cet effet par des artistes conscients des conventions. L’institution permet de maintenir un lien « évident » entre l’artiste, l’art et sa « consommation ». Autrement, ces liens pourraient facilement s’effriter et disparaître, les artistes fabriquants des œuvres irrecevables, incompréhensibles ou inapperçues.

Inversement, son côté négatif est qu’elle peut poser un jugement autoritaire sur l’art. Ce qu’elle ne reconnaît pas peut être exclu et disqualifié. Dis autrement, l’institution légitimise (ou non) l’art, et ce faisant, elle en contrôle la diffusion dans une large mesure. Autre aspect négatif, ses conventions peuvent étouffer ce qui est proprement artistique (puisque l’art est le produit d’un travail le moins déterminé possible). Il faut donc constater ce paradoxe : Sa fonction n’est pas nécessairement de promouvoir comme art tout ce qui est artistique, ni de donner plus de visibilité et de valeur à ce qui est le plus artistique. Sa fonction est peut-être seulement (mais ce n’est pas rien), de fournir et de maintenir des conventions.

Autre aspect intéressant, et j’en parlais un peu lors de mon dernier billet, c’est que cette présence de l’institution artistique crée, par son jeu d’explicitation, une manière toute originale d’être artiste. On véhicule souvent le mythe romantique de l’artiste qui est né artiste, qui s’exprime, et qui fait de la liberté de son travail l’essence de son être-artiste. Il m’apparaît plutôt, à moi, que l’artiste est en grande partie le produit de l’institution et qu’il ne se conçoit artiste qu’à travers elle. Loin de diminuer la valeur artistique du travail ainsi créé, je pense que ce regard oblige à une réévaluation de nos croyances sur l’art et les artistes. Ce qui rend l’artiste artistique, c’est sa capacité à se servir du contexte institutionnel (et je ne parle pas ici seulement des structures de productions, mais carrément des discours qui instituent une manière de concevoir la création) pour être créatif sur le mode de l’expérience à donner. Se sentir lié à la réception des publics, en tant qu’artiste, détermine le lieu spécifique de la créativité. Il m’apparaît donc, inversement, que celui qui nie cette réalité et s’entête à se concevoir artiste par la liberté du travail, se contraint à subir cette détermination. Et ici, je rejoins d’une manière un peu inattendue le principe fondateur de l’OULIPO, apparemment contradictoire, que l’artiste n’est jamais aussi contraint que lorsqu’il se croit libre. Seule une contrainte arbitraire, qu’on choisit librement de s’imposer, rend créatif.

Je dirais qu’ici, aujourd’hui, notre institution n’est pas trop monolithique, ni trop autoritaire, ni trop exclusive. Il existe beaucoup de lieux de contact entre les œuvres et les publics (bar, musée, théâtre, télé, cinéma, rue, etc.), beaucoup de conceptions et de manières de faire différentes qui se cotoient pacifiquement, beaucoup d’études libres, etc. Par contre, nous sommes à une époque où la marchandisation s’est emparée des institutions dans une bonne mesure, ce qui a pour effet d’orienter ses choix et ses préférences en fonction de critères spécifiques (la rentabilité). Et si je dis que l’institution m’apparaît ouverte et flexible, c’est simplement parce qu’elle porte peu de jugement sur le sens de l’art. Tout peut être de l’art, si ça vend. Et en ce sens, l’institution peut parfois être extrêment discriminante. Sans porter de jugement esthétique, elle promeut tout de même ce qui est rentable et propose (peut-être sans le vouloir) une confusion violente des concepts d’art et de profit.

Sur ce, il m’a fait plaisir de partager avec vous ces quelques réflexions. J’espère qu’elles ont su vous intéresser. Je me rends compte qu’au final, je n’ai pas beaucoup parlé de mon travail en tant que tel, mais en même temps, ces conceptions que je propose en disent probablement plus long sur ma manière d’écrire, et d’une façon peut-être plus éloquante, que si j’avais tenté d’en parler directement. Rien de nécessairement très excitant dans le métier d’écrivain. Ce qui doit l’être, c’est ce qui s’écrit !

Au plaisir.

Etienne Lepage

À propos de Etienne Lepage

Diplômé du programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada, Étienne Lepage est auteur, scénariste et traducteur. Il a écrit, entre autres, ROUGE GUEULE (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2009), mis en scène par Claude Poissant à l’Espace Go en octobre 2009, et KICK, présenté aux Écuries en mars 2010 dans une mise en scène de Michel-Maxime Legault. Sa traduction de BLACKBIRD, de David Harrower, a été présentée au Théâtre Prospero en 2009 dans une mise en scène de Téo Spychalski. Son texte L'ENCLOS DE L'ÉLÉPHANT (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2010) a été présenté en lecture publique par le CEAD lors de la dernière édition de Dramaturgies en dialogues.

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