La réception

Dans mon dernier billet, je proposais de considérer l’art comme le fruit d’un travail plus ou moins créatif. Cette définition mène à une conception du phénomène artistique en deux temps : d’abord, un travail créatif, puis, la réception, la consommation, l’expérimentation du résultat de ce travail. Ce qui saute aux yeux, si on accepte ce regard, c’est que ces deux temps peuvent être, dans l’absolu, complètement disjoints. Un produit artistique né d’une grande créativité (un chaos sensoriel expérimental sans récit et sans corps, par exemple) peut produire une expérience qui n’aura aucun intérêt pour le public. Et inversement, un produit artistique surdéterminé (un bon vieux classique monté par un théâtre institutionnalisé, par exemple) peut produire une expérience riche. En fait, il m’apparaît que cette disjonction est possible parce que la réception, au final, n’a rien à voir avec l’art.

Pardon?

Oui, je m’explique. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’un produit plus artistique, fruit d’un travail plus créatif, n’est pas garant d’une expérience meilleure pour celui qui s’en approche. On expérimente l’art comme on expérimente le reste de notre vie, avec nos sens, nos émotions, notre intelligence, nos conceptions, etc. On ne cherche pas nécessairement l’artistique en soi, quand on expérimente de l’art. Le seul rapport à l’art comme tel que je peux déceler, c’est le fait qu’intervient, dans notre appréciation, notre conception de l’art. Quand le contexte est explicitement artistique (théâtre, exposition, concert, etc.), nos attentes sont influencées par nos conceptions de l’art alors que dans le reste de notre vie, ces critères ne s’appliquent pas. Il serait comique d’imaginer, par exemple, un amateur de peinture reprochant au visage de quelqu’un de manquer de composition…

Tout cela m’amène à suspecter que les gens expérimentent de l’art pour une multitude de raisons très différentes les unes des autres et qui sont toutes valables. Certains veulent se divertir, d’autres veulent vivre des émotions fortes, d’autres veulent réfléchir, être touchés ou transfigurés (ils sont durs à combler, ceux-là, d’ailleurs…). Au final, tous veulent satisfaire une conception qu’ils ont d’eux-mêmes et de la place de l’art qu’ils accordent dans leur vie.

Mais maintenant, comment se positionner, comme artiste, dans tout ça? Quel genre d’art faire? Faut-il chercher à être le plus artistique possible et se désintéresser de la réception? Faut-il plaire aux publics et le laisser décider de ce qui est valable? Pour ma part, je ne suis pas un artiste qui recherche l’artistique à tout prix. J’ai toujours une grande considération pour le (ou les) public (s) quand je travaille. C’est, d’une certaine manière, ce que j’impliquais quand je disais vouloir fabriquer des expériences. Mais je ne cherche pas à faire vivre n’importe quelle expérience, juste parce que c’est une expérience. Je crois qu’il est possible de faire des expériences excitantes, divertissantes, qui ne sont pas de simple renforcement de clichés. Je pense qu’il est possible d’allier intelligence et divertissement. Je ne pense pas qu’il existe nécessairement un choix à faire entre accessibilité et profondeur. J’aime à prendre les gros blockbusters américains en exemple. Quand on parle des Coppola, Kubrick, Scorcese, on parle de créateurs qui sont parvenus à créer des films absolument troublants, touchants, transfigurant, tout en les gardant accessibles. C’est dire qu’il est possible, ultimement, d’espérer ne pas faire de compromis à ce niveau. Comme auteur dramatique, c’est le but que je me fixe.

Au final, constatation intéressante (qu’un certain monsieur Sixela soulignait, à la suite de mon deuxième billet), je conçois mon travail artistique comme la recherche de la maîtrise des effets de mon écriture sur le public. Dis autrement, c’est le souci de penser au deuxième temps du phénomène artistique (la réception) qui me rend le plus créatif (premier temps du phénomène). Drôle de retournement…

Et deux dernières petites constatations pour finir :

Je réalise que je ne me campe pas dans une attitude unique, face à mon travail. J’ai parfois envie de créer des textes ludiques, plus divertissants que critiques, et je ne perçois pas cela comme une contradiction.

Comme j’écris du théâtre, je considère toujours que mon travail doit commencer par toucher d’autres créateurs, et leur donner envie de s’en emparer à leur manière. C’est dire que, dans ma recherche de maîtrise, je ne pense pas seulement au public, mais aussi à une manière d’engager d’autres artistes à poursuivre leurs propres recherches artistiques à travers la mienne.

Etienne Lepage

À propos de Etienne Lepage

Diplômé du programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada, Étienne Lepage est auteur, scénariste et traducteur. Il a écrit, entre autres, ROUGE GUEULE (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2009), mis en scène par Claude Poissant à l’Espace Go en octobre 2009, et KICK, présenté aux Écuries en mars 2010 dans une mise en scène de Michel-Maxime Legault. Sa traduction de BLACKBIRD, de David Harrower, a été présentée au Théâtre Prospero en 2009 dans une mise en scène de Téo Spychalski. Son texte L'ENCLOS DE L'ÉLÉPHANT (mention pour le Prix Gratien-Gélinas 2010) a été présenté en lecture publique par le CEAD lors de la dernière édition de Dramaturgies en dialogues.

2 réponses à La réception

  1. yves labelle dit :

    Bonjour monsieur Lepage.
    Si j’ai bien compris, la fonction critique de l’art (c’est moi qui introduis ce concept) résiderait dans sa capacité à faire vivre des expériences, sortes de propositions qui feraient contraste avec les « propositions normatives sociales ». De là son caractère politique.
    Cela peut nous informer sur ce que pourrait être l’art d’une part et sur son mode d’opération d’autre part.

    Dans votre récent billet, vous écrivez « qu’intervient, dans notre appréciation (de l’art), notre conception de l’art. » Vous avez sans doute raison, sortant du cadre de l’expérience pour passer à celui de la réception. S’il ya dans la société des produits culturels il y aura des consommateurs de produits culturels. Cela n’exclut pas la position critique ou la rigueur ou la fantaisie ou l’éclatement des codes dans ce qui est proposé bien sûr.

    Je me dis qu’il est toujours périlleux de tenter de définir l’art.
    Par contre, tout à coup, trouver les raisons pour lesquelles on devrait enseigner les pratiques artistiques dès le primaire me semble un beau détour pour, en tout cas, se bien positionner.

    Merci de vos réflexions

    • Etienne Lepage Etienne Lepage dit :

      Monsieur Labelle

      À lire votre commentaire, j’ai l’impression que vous exprimez particulièrement bien ce que j’ai essayé de dire. Quel est le caractère politique d’une expérience donnée à vivre ? N’est-ce pas excitant comme perspective ? « Cela peut nous informer sur ce que pourrait être l’art d’une part et sur son mode d’opération d’autre part. » Exactement.

      Oui, périlleux de tenter de définir l’art, mais comme deux de mes amis me disaient : On a beau trouver que c’est un concept flou, sujet à interprétation, ce n’est quand même pas tout et rien. C’est quelque chose. Est-il possible de s’approcher de ce que le concept désigne, même gauchement, pour éviter le relativisme absolu et le mot fourre-tout ? C’est ce que j’ai tenté de faire (avec leur précieuse aide). Je suis très heureux si cela a su vous intéresser d’une manière ou d’une autre.

      Au plaisir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>